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25 janvier 2013 5 25 /01 /janvier /2013 13:55

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La traduction du kajo 20 achevée, je tombe sur ce passionnant article partagé par l'ami Kiaz sur Facebook. Il porte sur les étapes de l'apprentissage selon Bateson, représentant de ce qui fut appelé l'école de Palo Alto. 

 

Il est plaisant de constater qu'il est bel et bien possible ici de tendre un pont entre l'est et l'ouest, loin des lieux communs sur l'irréductible différence des enseignements orientaux et occidentaux. On ne peut que recommander chaudement la lecture de l'article dans lequel se trouve une petite pépite: la légende du chat merveilleux.

 

Elle nous est transmise par l'école d'escrime Itto, une des deux écoles impériales avec la Yagyu Shingan ryu, deux des influences majeures du Daito ryu et donc, avec d'autres, de l'Aïkido.

 

Sans doute est-elle connue de certains, d'autres la découvriront, on prendra j'espère plaisir à la (re)lire, à y trouver matière à réflexion et la mettre en regard de ce qui ce lit communément dans le buzz ambiant.

 

Avec un peu de lucidité, on y trouvera une claire description de ses propres méthodes et croyances mais aussi une réflexion utile sur do et jutsu, corps et esprit, buts et moyens, Laurel et Hardy, etc.

 

Inutile de dire que O sensei est pour moi le plus proche du dernier chat de la liste...

 

 
 

 

L'Art du Chat Merveilleux

 

La maison d'un samouraï avait été investie par un rat d'une particulière agressivité. Pour s'en débarrasser, le guerrier s'était fait prêter les services de plusieurs chats du voisinage, réputés pour leurs qualités de chasseurs, mais aucun n'avait su vaincre ce terrible rat. Après avoir essayé lui-même vainement d'en venir à bout – non sans dégâts considérables pour le fragile mobilier japonais – il avait entendu vanter les qualités exceptionnelles du chat d'un village éloigné. Il le fit venir.

 

Il s'agissait d'une chatte d'un certain âge à l'air placide. Lorsqu'il la mit en présence de ce rat qui s'était montré si féroce avec les autres chats, celui-ci eut un soubresaut et se tint coi. La chatte avança tranquillement jusqu'à lui, le prit dans sa gueule à la manière d'un chaton et le porta à l'extérieur. Il disparu son demander son reste.

 

Plus tard, les chats vaincus s'empressèrent autour de la maîtresse chatte et, un à un, lui demandèrent conseil.

 

Un chat noir s'approcha et vanta la valeur de sa lignée de chasseurs puis décrivit l'entraînement martial, acrobatique et athlétique auquel il s'était soumis depuis sa plus tendre enfance pour acquérir un art auquel nul rat, ni aucune loutre ou belette, n'avait su résister avant ce jour. La chatte lui répondit qu'il ne s'agissait là que de techniques, certes utiles et contenant la plus haute sagesse, mais qu'il convenait de ne pas pratiquer trop exclusivement si l'on désirait accéder à autre chose qu'à de la simple habileté, et éviter ce que ces techniques contenaient également de faux et potentiellement néfaste.

 

Un gros chat tigré s'approcha alors et parla des qualités d'esprit qu'il s'efforçait de mettre en œuvre dans sa pratique. Son énergie mentale était maintenant dure comme l'acier et libre comme l'air. Qu'un rat se présente et au moindre bruit son esprit se projetait vers lui pour l'envelopper et le fasciner. Il ne se souciait plus alors de techniques et laissait son corps faire ce qui devait être fait selon la situation. Aucun rat n'avait jamais résisté à cela. La vieille chatte lui opposa aussitôt qu'il ne s'agissait là que de force psychique et ne méritait pas que l'on s'y attarde. Le seul fait d'être conscient du pouvoir mis en œuvre pour vaincre, suffisait à agir contre la victoire. Il ne s'agissait que de la lutte d'un moi contre un autre moi, mais qu'arriverait-il si le moi de l'adversaire était le plus fort ? On finit toujours par trouver une personnalité plus forte que la sienne et alors on connaît la défaite. Mais comment se comporter face à un ennemi qui agit sans volonté ? La puissance que l'on ressent n'est que le reflet de la Vraie Puissance (ki- no-sho). Un ennemi même peu valeureux mais acculé à la mort peut se dépasser lui-même et devenir libre de vaincre ou mourir. Comment le défaire avec une force spirituelle que l'on s'attribue soi-même ?

 

Un chat gris s'inclina et dit qu'en vérité il avait compris cela. La puissance psychique si forte soit-elle, a toujours une forme et tout ce qui a une forme peut être saisi, donc défait. Ainsi, depuis longtemps, il s'entraînait à la « puissance du cœur » (kokorô). Il n'exerçait nulle puissance psychique ni physique mais se « conciliait » celui qui lui faisait face, ne faisait qu'un avec lui et ne s'y opposait en aucune façon. Le rat qui voulait attaquer, aussi fort soit-il ne trouvait rien où attaquer, rien d'où s'élancer. Mais celui-ci n'avait pas joué le jeu. Il était arrivé et avait disparu, insaisissable. La vieille chatte lui répondit que la conciliation dont il faisait état ne procédait pas de l'Etre, de la Grande Nature. Cette conciliation voulue, artificielle, n'était qu'une astuce. Que l'intention demeure et tout ce qui est entrepris ainsi entrave le surgissement de la source secrète et le cours de son mouvement spontané. D'où viendrait alors l'efficacité miraculeuse ?

 

Elle continua : « C'est uniquement en ne pensant à rien, en ne voulant rien, mais en s'abandonnant dans le mouvement à la vibration de l'Etre, que l'on a pas de forme saisissable. Rien sur terre ne peut surgir comme antiforme. Et il n'y a ainsi plus d'ennemi qui puisse résister. ».

 

Puis, elle ajouta qu'ils ne devaient pas croire que son expertise constituait ce qu'il y avait de plus élevé. Elle connaissait un matou d'un village voisin qui dormait à longueur de journées. Personne ne l'avait jamais vu attraper aucun rat et pourtant partout où il se couchait et restait étendu comme un morceau de bois, tout rat disparaissait. Un jour elle lui avait rendu visite pour lui demander de lui expliquer ce fait mais elle n'avait reçu aucune réponse. Après maintes réitérations de sa question et une absence non moins obstinée de réponse, elle avait fini par comprendre. Le matou ne mettait aucune mauvaise volonté à répondre mais , de toute évidence, ne savait quoi lui dire. Il avait oublié lui-même et avait du même coup oublié toute chose autour de lui. En devenant « rien » il avait atteint le plus haut degré de non-intentionnalité et trouvé la Vraie Voie des chevaliers : vaincre sans tuer. 

 

 

 "Je suis le vide" O sensei (citation d'A.Noquet).

 

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14 avril 2012 6 14 /04 /avril /2012 10:34

 

Transmission, héritage, l'émulation 5

 

pgoldsbury

 

 

Le dernier article traitait de l'apparente irresponsabilité de Morihei Ueshiba qui semblait relativement peu soucieux de savoir si ou non ses élèves comprenaient ce qu'il leur montrait. Comme les choses auraient été mieux faites s'il s'était comporté comme son fils et petit-fils, par exemple, et avait créé la matière d'un enseignement précis, s'il avait aussi pris la peine de s'assurer que ses élèves faisaient exactement ce qu'il leur avait montré.

 

Par contraste, j'ai visité le Hombu Aïkikai récemment et j'ai rencontré l'actuel Doshu. Il m'a donné son dernier livre, publié en japonais avec un DVD d'accompagnement. Le livre est un manuel de formation dans l'art martial appelé Aïkido. Autrement dit, il s'agit d'un livre sur un art établi, pas sur les méthodes de formation personnelle d'une personne en particulier: c'est tout l'objet de l'ouvrage. Il est écrit de manière aussi efficace que n'importe quel manuel de formation pourrait être écrit, avec des photographies en couleur et des explications fléchées sur les points clés, complété par le DVD, où les points clés de chaque technique expliquée dans le livre sont mis en évidence. Le contraste avec son grand-père, et même son père, est frappante.

 

De tout ce que j'ai lu, Morihei Ueshiba ne pensait pas du tout comme son petit-fils le fait. Ce qui l'a absorbé à partir du moment où il a commencé à pratiquer les arts martiaux dans sa jeunesse était sa propre formation en tant qu'individu. (L'actuel Doshu pense sans doute aussi à sa propre formation en tant qu'individu, mais le contexte est totalement différent et Moriteru Doshu autant que son père ont à l'occasion insisté sur ce point pour moi dans des conversations privées.) Après avoir rencontré Onisaburo Deguchi, Ueshiba a fini par se voir lui-même comme un pionnier: comme ayant une mission qui était unique dans son originalité et son exclusivité. Bien sûr, le concept de Morihei Ueshiba en tant que pionnier doit aussi être replacé dans un certain contexte. Il était un étudiant de Sokaku Takeda (dont la place dans l'histoire du Daito-ryu mériterait d'être questionnée de la même façon) et sa formation fondamentale fut le Daito-ryu. A l'époque de Budo Renshu (voir plus loin), ses étudiants au moins, croyaient que cela était l'art pratiqué. Néanmoins, à cette époque, aussi, d'autres noms ont également furent utilisés, tels que Ueshiba-ryu ou Aioi-ryu.

 

Une évolution progressive eut lieu ici, pas un changement soudain de l'art, et l'association avec Onisaburo Deguchi fut cruciale dans cette évolution. Mon argument ici est que l'évolution doit être considérée comme un habitus: une évolution de Morihei Ueshiba lui-même, et l'évolution de ce qu'il croyait être sa création, qui s'est par la suite développé progressivement et pris son autonomie.

 

La mission de Morihei Ueshiba a été exprimée dans plusieurs métaphores puissantes, principalement tirés du Kojiki. L'une d'elle était le Ubuya ou la hutte de naissance, mentionné dans une discussion très sérieuse entre Izanagi et Izanami deux divinités dans Kojiki chapitre 10 (traduction Donald Philippi). Un autre devait être le célèbre pont reliant le ciel et la terre, également représenté dans le Kojiki.

 

Sa création comme une hutte-naissance et Morihei Ueshiba comme un pont est, bien sûr, aussi un exemple de métonymie, ainsi que de métaphore. Une naissance-refuge est un endroit, mais la future mère a généralement besoin d'une sage-femme ou d'un assistant. De même, un pont fonctionne au mieux quand le passage sur son passage s'effectue en toute sécurité: il a une relation essentiellement transitoire avec ce qui se passe au-dessus. Ueshiba, d'autre part, n'était pas seulement la hutte-refuge, mais aussi la sage-femme. Il n'était pas seulement le pont, mais aussi le messager passant sur le pont et dans une seule direction - vers le bas. Comme Ellis Amdur le suggérait récemment dans un article de Aikido Journal, Ueshiba se voyait comme un conduit, un passeur pour les autres. Cependant, ses rôles et les nôtres sont quelque peu différents. Nous sommes amenés dans notre "existence à l'aikido" dans la hutte et par la sage-femme, mais nous n'avons pas prétention à devenir la hutte ou la sage-femme. De même, comme les prisonniers dans la République de Platon, nous ne voyons la réalité que dans la mesure où on nous la montre. Nous ne passons jamais au-dessus du pont: nous nous contentons de recevoir ce que le messager qui a traversé le pont nous révèle.

 

Bien sûr, pour pratiquer plupart des arts martiaux, il nous faut un partenaire, mais dans ce cas, le partenaire est considéré comme un moyen pour le développement de son habileté technique propre: en effet on peut affirmer que la formation avec un ou plusieurs adversaires ou partenaires (le mot Japonais est aite ) représente tout simplement la cerise sur le gâteau, le gâteau lui-même est la formation rigoureusement individuelle, privée. Sans ce dernier, le premier est plutôt inutile. C'est en fait un point de controverse, sur lequel je reviendrai dans un article ultérieur.

 

Comme tous les maîtres d'arts martiaux japonais, Morihei Ueshiba a accepté des uchi-deshi et, comme les articles précédents tentaient de le montrer,  leur a enseigné selon le modèle traditionnel: le Maître faisait entrer ces disciples dans une partie intime de sa propre vie en tant que Maître, de sorte qu'ils seraient en mesure de «voler» ce qu'ils pouvaient de sa connaissance. Ueshiba devenant plus célèbre et  enseignant plus largement, cependant, et la guerre du Pacifique menée par le Japon gagnant en intensité, le nombre de ces disciples diminua et ils furent remplacés par des soldats plus ordinaires ou des étudiants.

 

Les deshi avec qui j'ai parlé de ces choses ont fait un point de dogme, ou presque, que Ueshiba Morihei n'enseignait pas d'une manière à laquelle nous sommes habitués de nos jours. Sa façon de faire était fondamentalement «centré sur l'enseignant», et pas sur la technique ou même sur le principe, et était conçu pour provoquer et mettre à l'épreuve plutôt que pour clarifier. Néanmoins, il existe plusieurs preuves montrant que, même durant la période Kobukan, Ueshiba finit par considérer le produit de son cerveau comme un art distinct: une entité autonome qu'il avait créé, et non pas simplement comme l'expression ou le produit de son entraînement personnel. Dans le reste de cet article je voudrais aborder brièvement ces preuves dans l'ordre chronologique.

 

La première est le travail effectué en 1933, sous le titre de Budo Renshu. Ce livre est un manuel technique pour ceux qui ont déjà une certaine maîtrise de l'art. Il s'agit d'une collection de dessins au trait de quelques 200 techniques, les dessins et l'introduction étant assurés par les étudiants: les dessins de Takako Kunigoshi et l'introduction par le 'cerveau' du dojo, Kenji Tomiki. (L'introduction est une lecture obligatoire pour ceux qui croient qu'un art martial raffiné comme l'aiki-budo ou l'aïkido est d'aucune utilité dans une situation "réelle".) Le livre semble être le résultat d'une de ces sessions de formation intensive appelé gasshuku, très appréciés au Japon pour leur concentration et leur intensité «spirituelle». Il a été fait avec l'approbation de Morihei Ueshiba et il a même organisé des séances de formation spéciales pour s'assurer que les techniques représentées étaient correctes. Le livre a été relié à la main dans le style japonais traditionnel et distribués en privé. Une traduction en anglais a été faite quand Kisshomaru Ueshiba devint le deuxième Doshu et cette édition bilingue, avec la traduction à côté du manuscrit Japonais original, est maintenant une rareté.

 

Le deuxième début de preuve est l'archive des photographies du dojo Noma. Il y a une discussion cruciale sur cette archive sur pp.139-142 des Maîtres d'Aikido Stanley Pranin, d'où les extraits qui suivent sont tirés. La discussion fait partie d'une entrevue avec Shigemi Yonekawa, qui servait d'uke à Ueshiba lorsque les photos furent prises. Yonekawa expliqua ainsi les raisons de cette prise de vues:

 

"Je crois que la raison pour laquelle les photos ont été prises au Noma Dojo était que Hisashi Noma, le seul fils de Seiji Noma, suggéra à Ueshiba Sensei que certaines photos soient prises afin de préserver ses techniques pour la postérité. Ueshiba Sensei n'aurait pas lui-même suggéré que des photos soient prises au dojo Noma ... Elles n'ont pas été prises tous les jours, mais lors une série de sessions intensives. Je ne sais toujours pas pourquoi, aujourd'hui encore, elles ont été prises."

 

La série fut réalisée en 1936 et couvre une vaste gamme de techniques.

 

Les techniques commencent avec les techniques de base assis et couvrent tout le chemin jusqu'à des techniques avancées - des variations sont aussi incluses. C'étaient les techniques que nous pratiquions à mon époque. Je pense que les techniques ont considérablement changé depuis lors. (Les entretiens ont été initialement publiés en 1979 et 1992.)

 

(Ueshiba Sensei) était de très bonne humeur quand les photos furent prises. Lorsque Ueshiba Sensei était de bonne humeur, il montrait de nombreuses variantes des techniques. C'était un homme merveilleusement doué. Il pouvait exécuter les techniques spontanément. Ces photos le montrent à son meilleur.

 

Les photos n'ont pas été prises de façon consécutive, mais une à la fois. Nous avions prévu de faire une série complète progresse de suwari-waza, hanmi-handachi, tachiwaza, ushirowaza et, enfin, de multiples attaques, mais pour une raison quelconque, nous avons dû nous interrompre avant que nous puissions terminer.

 

Stanley Pranin discute brièvement des photos d'archive du Noma Dojo dans le second de ses deux articles fondamentaux traitant de l'ère Kodokan Dojo. (…). Dans cet article, M. Pranin prend l'archive du Noma Dojo comme preuve que Morihei Ueshiba pratiquait encore le Daito-ryu et je suis d'accord pour dire que tout semble le montrer. Incidemment, cela pourrait aussi expliquer pourquoi l'archive du Noma Dojo n'a jamais été publiée.

 

Cependant, mon objectif dans cet article est un peu différent. Je veux me concentrer sur la question de savoir dans quelle mesure Ueshiba se considérait comme le centre d'un processus créatif et aussi à quel point il se considérait créer quelque chose de nouveau (les deux questions ne sont pas tout à fait les mêmes). Cela conduit à approfondir la question, également pertinente pour le Daito-ryu, de savoir dans quelle mesure cette création devient une entité autonome de plein droit, avec ses propres principes internes, distincte de l'esprit de son créateur. Cette question, à son tour, conduit à une autre question cruciale: celle du don de cette entité par son créateur, même si elle est encore un peu informulée, à quelqu'un d'autre avec des buts et objectifs complètement différents de ceux du créateur.

 

Le troisième élément de preuve est le travail effectué en 1938, avec le livre Budo. Dans son édition de cet ouvrage Stanley Pranin a donné une explication éclairante sur la  provenance de l'ouvrage: c'est d'un manuel de techniques, compilé à la demande d'un membre de la famille impériale japonaise qui était à la tête de l'école militaire Toyama. On peut raisonnablement supposer que les techniques illustrées et expliquées étaient considérées comme appropriées pour les soldats de la guerre du Pacifique. Encore une fois, l'original japonais de ce travail n'a jamais été publié, mais il y a deux traductions en anglais sont disponibles.

 

Budo Renshu et Budo sont séparés par seulement cinq ans, mais il est clair à partir d'une comparaison technique des deux volumes que la technique avait quelque peu changé. Bien sûr, il y a beaucoup de preuves que Morihei Ueshiba changeait techniquement, même lors de la période relativement courte du Kodokan, et qu'il était conscient de ces changements. Voici une déclaration lumineuse de Rinjiro Shirata (Aikido Masters, pp.154-155):

 

(Les débutants) apprenaitent des uchi deshi les techniques en commençant par le ikkajo du Daito-ryu jujutsu. Des techniques comme ikkajo, nikajo shiho-nage ... Il y avait pas de irimi-nage alors, seulement des techniques qui, après réflexion, peuvent être considérées comme les antécédents de irimi-nage. Irimi-nage a été initialement développé par O Sensei. Les techniques de sensei étaient en constante évolution. Les techniques qui avaient leur origine dans le Daito-ryu ont été transformées en aiki et au fur et à mesure de son entraînement, ses techniques aussi changeaient. C'est pourquoi les techniques de Tomiki Sensei a appris, et les techniques que nous avons apprises, les techniques de Shioda Sensei avaient appris et les techniques que Murashige Sensei avaient appris, étaient toutes complètement différentes. Sensei lui-même me disait quelquefois, "Shirata, mes techniques ont changé. Regarde!" Donc, je le regardais. Elles devinrent / devenaient circulaires d'une manière complètement différente de ses techniques antérieures. Doshu [Kissomaru Ueshiba] systématisa et perfectionna ces techniques. 

 

Par ailleurs, il y a l'histoire de l'étonnement manifesté par Morihiro Saito, quand  Stanley Pranin lui fit découvrir le livre. Les techniques présentées dans le livre étaient ce qu'il avait pratiqué avec le fondateur à Iwama à partir de 1946. Ainsi, les changements étaient plus comme l'infusion progressive d'un produit chimique dans un liquide, plutôt qu'une transformation immédiate.

 

La quatrième pièce de la preuve est la création de la Kobukai Zaidan Houjin en 1940 et la désignation du nom aïkido en 1942. Le premier est examiné par Kisshomaru Ueshiba au début du sixième chapitre de sa biographie du fondateur (pp.230-235). Morihei Ueshiba est affectueusement décrit comme donnant tout pour nous sur le pont flottant du ciel, tout à fait impeccable et détaché de la sombre gestion des organisations et des affaires "politiques », ce qu'il laissait à ses adeptes, et surtout à son malheureux fils. Je pense que cette image est trop romantique et ne tient pas compte du contexte réel des arts martiaux dans le Japon d'avant-guerre, en particulier le pouvoir de l'armée dans les années 1930 et leur influence sur le Dai Nippon Butokukai.

 

Ueshiba eut de puissants appuis dès l'instant où il commença son association avec l'Omoto-kyo et plus encore quand il déménagea à Tokyo. La plupart de ses adeptes se formaient sous sa direction et certains devinrent ses élèves. Ce sont ces adeptes qui conseillèrent à Ueshiba de créer une organisation qui fut une entité juridique (une «personne morale»). Au Japon, on ne marche pas dans un bureau du gouvernement en demandant simplement que l'art devienne un Houjin zaidan. Le processus est complexe, prend du temps et, étant donné le poids de la société japonaise, structurée verticalement, il peut être avancé ou entravé par la présence ou l'absence de puissants sponsors et protecteurs. Ueshiba avait clairement ceux-ci et ces partisans étaient ceux qui dirigeaient effectivement l'organisation, dans le sens où il y avait un (Constitution, règlement) avec un but, des directeurs et des règles de fonctionnement. Ainsi, le dojo cessa officiellement d'être une bande de disciples réunis autour d'un maître.

 

Mentionner Kisshomaru Ueshiba conduit à la dernière preuve: les efforts que Morihei Ueshiba lui-même effectua pour trouver un successeur. On dit parfois que Kisshomaru Ueshiba devint Doshu parce qu'il était un bon administrateur, plutôt que d'un bon technicien, mais nous avons besoin de prendre du recul un peu et d'envisager quelles options avait Morihei Ueshiba.

 

Les interviews de Aïkido Masters montrent que Ueshiba approcha Mochizuki, Nakakura, Sugino et peut-être d'autres, afin qu'ils se marient dans sa famille et ainsi devenir son héritier. Ceci suggère que Ueshiba se voyait déjà comme un iemoto: la tête d'un ie (ou maison). Ueshiba eut deux fils qui moururent en bas âge et Kisshomaru n'avait que dix ans lorsque le Dojo Kobukan fut fondé à Ushigome, (Tokyo), et il semble n'avoir montré aucun intérêt à s'entraîner avant un certain âge. Il montra ensuite beaucoup plus d'intérêt, et donc alors qu'il était encore étudiant, en 1942, Morihei Ueshiba nomma Kisshomaru à la tête du dojo de Tokyo, en lui donnant l'ordre de prendre soin du dojo au péril de sa vie et déménagea à Iwama. Je pense que cet acte constitue dans les faits la transmission de père en fils.

 

 

 

 

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24 mars 2012 6 24 /03 /mars /2012 07:42

 

pgoldsbury

P. Goldsbury

Source à cette adresse.

 

 

L'article précédent se terminait sur une brève discussion de la troisième proposition relative à la transmission: (c) Morihei Ueshiba semble n'avoir fait aucune tentative pour vérifier s'ils avaient compris ce qu'ils avaient appris de lui.

 

Comme je le disais précédemment, je pense que la vérité de cette proposition est une conséquence des paradigmes de l'enseignant en tant que modèle vivant et de l'étudiant en tant que Miroir. Dans les Aïkido Masters bien des uchi-deshi du Kobukan déclarent que Morihei Ueshiba montrait rarement deux fois la même technique et ne s'arrêtait pour donner des explications. Les explications données au début de Budo Renshu sont exclusivement consacrées à la façon d'attaquer et comment se déplacer quand on est attaqué ainsi. Bien sûr, il y a de brèves explications sur les dessins dans le livre, mais ceux-ci sont de peu de valeur pour ceux qui ne savent pas déjà comment pratiquer le waza et c'est ce que Zenzaburo Akazawa suggère le livre.

 

 

Akazawa déclare en effet que:.. "Le seul problème est que les choses se passent rarement aussi nettement que dans ces dessins parce que votre partenaire est une personne vivante. Il y a toujours le danger que les gens en viennent à trop compter sur ce seul livre même si ces illustrations [NB. Pas les explications, que ne mentionne jamais Akazawa] peuvent très bien servir de lignes directrices ou comme une sorte de référence. Le genre de chose qui vous aide à réaliser, 'Oh, bien sûr, dans cette situation, ce serait une possibilité. "AM, p.263.).

 

Il y a un passage dans Aïkido Shugyou dans lequel Gozo Shioda discute de son test de passage du 9ème dan. Shioda visitait Morihei Ueshiba à Iwama après la fin de la guerre. Il donne la date de Showa 26, ce qui serait 1951. Le test consistait à attaquer O Sensei, successivement avec un bokken puis sans arme, de n'importe quelque manière. Shioda ne put attaquer Ueshiba avec le bokken ne pouvant trouver aucune ouverture dans sa position/garde. Il nota que c'était comme si ses mains et ses pieds avaient été attachés ensemble. Il put presque délivrer une attaque à mains nues, mais O Sensei semble l'avoir arrêté juste à ce moment. Shioda reçut son 9ème dan et la consigne de plus travailler le bokken. Donc, ce fut en effet un test, et très peu le contrôle, de ce que Shioda lui-même avait appris de Ueshiba, mais il n'était question que de suki, d'ouverture, et n'impliquait aucune technique ( pp.207-210 de 合 気 道 修行.).

 

Je pense que nous avons besoin de creuser un peu la proposition ci-dessus, parce que pour comprendre il faut un changement radical dans nos attitudes vis-a-vis de l'enseignement et de l'apprentissage. Ma troisième proposition était une suite directe de la deuxième, examinée en détail dans l'article précédent: (b) Le deshis ont tous ont acquis des connaissances approfondies et des compétences au cours de leur temps comme deshi, mais il est loin d'être clair qu'ils ont gagné toutes les connaissances ou que tous aient acquis la même connaissance.

 

Le point important ici c'est: apprendre tous les connaissances ou que tous acquièrent les mêmes connaissance. Bien sûr, il y avait le waza pratiqué tous les jours, un échantillon en est donné dans Budo Renshu et dans les archives du Noma Dojo. Toutefois, cela signifie aucunement que le fondateur montrait tout aux uchi-deshi ou qu'il leur montrait tout de ses propres exercices d'entraînement personnel et des rituels appris de Sokaku Takeda et d'Onisaburo Deguchi.

 

Donc, je comprends la troisième proposition dans le même sens «individualiste»: (c1) Morihei Ueshiba ne semble avoir fait aucune tentative pour vérifier individuellement si chaque uchi-deshi avait compris ce que chaque uchi-deshi avait appris de lui.

 

Et non comme (ce qui est encore moins probable): (c2) Morihei Ueshiba semble n'avoir fait aucune tentative pour vérifier si en tant que groupe, ils avaient compris ce qu'ils avaient (collectivement) appris de lui.

 

Ceci constitue une différence importante. De toute évidence, lors du test du 9ème dan de Gozo Shioda, Ueshiba Morihei eut l'opportunité de voir si Shioda pouvait trouver des ouvertures ou des lacunes dans sa défense et fut satisfait. Mais il n'existe aucune preuve qu'il ait fait passer le même test à qui que ce soit d'autre, même pas Morihiro Saito, par exemple, qui était son deshi principal à Iwama au même moment - et rien n'indique qu'il s'agissait pour Ueshiba d'un passage de grade tel que nous le comprenons. Plus tard dans sa vie O Sensei ne s'embarassait même pas de passages de grade et fut notoirement libéral dans ses attributions de 10e dan.

 

Je pense que comprendre la proposition au sens (c2) revient à trop se projeter dans l'avenir [commettre une anachronisme NT]. J'ai suggéré que l'on ne peut pas vraiment penser à la formation dans le Kobukan des débuts comme un tissu sans couture, et encore moins est-ce un vêtement sans couture qui peut être enfilé et porté par des personnes différentes. La vérification collective de ce que le deshi avait appris, au moyen d'un test, a dû attendre que le paradigme maître-élève ait changé et je pense que cela n'a pas vraiment put se produire dans l'Aikikai Hombu de Tokyo avant la réouverture après la guerre et commence à s'épanouir dans le cadre de la direction de Kisshomaru Ueshiba.

 

Indépendamment des observations occasionnelles au cours de la formation, la seule manière qu'avait Morihei Ueshiba de vérifier la compréhension de son uchi-deshi consistait à leur montrer le waza et faire des corrections sporadiques pendant la formation, en observant leur façon de prendre soin de lui en dehors des cours, et, plus important encore, en choisissant ou non de choisir un deshi en particulier comme uke / Otomo (porte-bagages & assistant) quand il enseignait ou lors de ses déplacements. Je pense que la question de servir uke, et les connaissances acquises en tant qu'uke, est d'une certaine importance ici et je reviendrais sur ce point plus loin.

 

Je crois que beaucoup dépend du fait qu'ils avaient été choisis comme uchi-deshi. Je ne crois pas qu'il ait jamais envisagé la nécessité de vérifier effectivement leur compréhension et la raison réside dans le paradigme traditionnel Maître-Deshi. Je ne pense pas qu'il jamais traversé l'esprit de Morihei Ueshiba de vérifier par lui-même si oui ou non ils avaient compris ce qu'il leur avait montré. Ce n'était tout simplement pas une question digne d'intérêt: qu'ils avaient compris, ou non, serait évident dans leur entraînement.

La précision «ou non», est aussi importante ici, puisqu'il faut sérieusement envisager la possibilité  que aucun de ses uchi-deshi n'ait bien compris ce que Morihei Ueshiba avait passé toute sa vie à développer - et passait une grande partie de sa vie à leur montrer. Il y a plusieurs raisons plausibles à cette situation. La première est qu'il était unique: un génie des arts martiaux, et il est dans la nature des choses que cette qualité unique ne puisse être quantifiée ou reproduite. Une autre raison est qu'il ne leur a montré que les waza - le sommet de l'iceberg - et les laissa décourvir par eux-mêmes le vaste héritage de la formation personnelle qui se trouve sous la surface. Une troisième raison est qu'ils n'ont jamais cassé le code pour commencer: ils n'ont jamais réussi à comprendre les explications qu'il leur a fourni parce qu'ils n'ont pas eu le temps ou les compétences pour un tel entraînement personnel / privé. Une quatrième raison est qu'il n'avait pas vraiment à se préoccuper de savoir si ils avaient ou non compris, même si il pouvait le voir à partir de leur formation: il n'était tout simplement pas de sa responsabilité en tant que miroir vivant de faire également en sorte que les réflexions dans le miroir soient fidèles. C'était la responsabilité du deshi, qui avait au moins eu l'occasion d'examiner le miroir de près.

 

J'ai dit plus haut que d'être uke et subir lukemi constituaient les moyens par lesquels Morihei Ueshiba pouvait vérifier ce que son deshi avait appris de lui, mais la métaphore du Maître comme miroir échoue ici sur un point important: Morihei Ueshiba prenait rarement l'ukemi pour son deshi et son exemple a été suivi par presque tous les shihan actuels du Hombu dojo. Ainsi, le deshi n'apprenait pas de Ueshiba pas en le projetant, mais en se faisant projeter et c'est exactement ce qui se passa dans la partie taijutsu du test de Shioda. Dans une série de journaux publiés sur le Web par Aikido Journal, Ellis Amdur a discuté de la question générale de savoir comment et pourquoi Sokaku Takeda et Morihei Ueshiba abandonnèrent le modèle habituel de l'enseignement par koryu en faisant faire l'ukemi à son deshi. Ce n'est qu'une impression mais dans l'archive des entretiens que Stanley Pranin a publié, il me semble qu'il ya moins de références quant à l'importance de l'ukemi pour Sokaku Takeda que pour Morihei Ueshiba. J'ai moi-même entendu les deshi de Ueshiba affirmer que la prise d'ukemi pour O Sensei était d'une importance cruciale. La maîtrise de (1) la lecture de ses intentions pour comprendre quel genre d'attaque il voulait et (2) la compréhension et l'exploitation des ouvertures qu'il donnait devinrent les référence pour les deshi eux-mêmes (individuellement, une fois de plus) pour mesurer leur propre compétence.

 

Je ne désire pas répéter les arguments Ellis Amdur ici, sauf pour souligner un aspect de l'ukemi. Le terme est habituellement traduit par «roulade» ou «brise-chute» et c'est ce qu'on fait lorsque l'on "projeté» par le shite, (ou nage ou tori), selon le waza. Une telle traduction est insuffisante à bien des égards, car elle restreint beaucoup trop la portée du terme et ignore les rôles cruciaux joués par shite et uke pour mettre en place un waza, qui est en fait une production conjointe, unique à chaque occasion. Le ukemi mot est composé de deux caractères chinois: l'un, 受, ayant une vaste gamme de significations centrées sur l'obtention, la réception, l'acceptation, l'autre, 身, ayant deux significations centrales: le corps et le soi. Je pense que la relation entre shite et uke couvre un spectre très large, allant de la rencontre des esprits - puis des corps - à la manière du sumo, jusqu'au kata pré arrangé en kumi-tachi / kumi-jo.

 

Si l'on décompose la rencontre entre shite et uke en aïkido en trois étapes artificielles (attaque, waza, zanshin), nous pouvons voir les complexités que cela implique. (1) Les attaques peuvent aller d'attaques pré-établies (une sorte de danse) jusqu'à des attaques comme dans la vie réelle, avec feintes et armes. Shite, est également autorisé à initier des attaques. L'attaquant ne doit pas perdre son équilibre, de sorte que le défenseur a ainsi l'oportunité de travailler vraiment dur pour trouver des ouvertures dans l'attaque. (2) En supposant que l'attaque progresse au-delà de l'atemi et débouche sur une forme de technique, l'attaquant peut «se rendre», accepter la technique et l'ukemi, ou bien de continuer l'attaque et d'utiliser le pouvoir du défenseur, le mouvement, le ki, quoi que ce soit, pour inverser la technique, ou encore simplement absorber et neutraliser le pouvoir du défenseur. Ainsi, (3) l'ukemi n'a pas besoin de s'achever en chute. En fait, l'un des principaux objectifs de l'entraînement à l' ukemi avec un partenaire est d'éviter d'avoir à rouler ou de réaliser un brise chute.

 

Dans les entretiens de Aikido Masters, il est très peu question de la façon dont Morihei Ueshiba enseignait au moyen de waza et d'ukemi. Des gens comme Shigemi Yonekawa, qui était uke pour les photos Dojo Noma, étaient clairement expert en roulades et brise-chutes, mais il y a peu d'indications sur la façon dont ils ont appris ces compétences de Morihei Ueshiba lui-même. Yonekawa de «prendre l'ukemi O Sensei» et en parle comme d'une expérience très spéciale. J'ai moi-même entendu parler d'autres shihans utiliser cette phrase, comme si cet exercice était une mesure de son progrès dans la compréhension de l'aïkido. J'ai souvent pris l'ukemi pour Seigo Yamaguchi Shihan (déjà âgé) et plus occasionnellement pour Hiroshi Tada shihan. Les deux shihans sont les mêmes en ce qu'ils demandent tous deux une subtile connection des KI, mais ils diffèrent complètement sur la façon dont ils s'attendent à ce que ceci se manifeste. C'est une opinion très personnelle, mais je sentais que Yamaguchi Sensei vous prenait plus pour ce que vous étiez et adaptait sa technqiue pour exploiter vos capacités, alors que Tada s'attendait à ce que vous entriez dans un tourbillon, un maelström, mais aussi à ce que vous puissiez vous auto-gérer correctement tout au long de cette expérience. Bien sûr, être capable de faire cela nécessite un entraînement dur et constant.

 

Je voudrais consacrer un peu plus de temps sur le sujet du Maître-en tant que-miroir, en prenant deux exemples issus de mon expérience personnelle. Le premier exemple est mon professeur de japonais, le deuxième est mon professeur d'aïkido.

 

Quand je suis arrivé à Hiroshima en 1980, je savais pas du tout parler japonais en dehors de quelques mots et phrases apprises lors de la pratique de l'aïkido. Mes collègues de l'université étaient partagés à propos de mon apprentissage. D'une part, un enseignant étranger ne sachant pas du tout parler japonais représentait un «nouveau visage» à des étudiants japonais et les motiverait à travailler dur pour se faire comprendre, en particulier au moment de l'examen. (Le fondement de cette attitude est une théorie de l'acquisition du langage basé sur quelque chose comme: vous déversez votre KI «pure» langue, ce qui motive les étudiants à prolonger leur propre KI et réaliser le pont linguistique, et si possible une harmonie totale. Cette théorie est assez omniprésente et sous-tend le schéma de JET au Japon.) d'un autre côté, dans une ville un peu provinciale comme Hiroshima, l'ignorance totale du japonais serait un handicap considérable et aucun déversement du Ki anglais ne permettrait d'atteindre une quelconque harmonie au supermarché.

 

Ainsi, le professeur qui avait contribué à mon recrutement suggéra que j'apprenne un peu de japonais et me proposa de m'apprendre les kanji chinois. Cependant, il ne me donna jamais de leçons formelles ou se mit à «m'enseigner» quoi que ce soit. Ce qu'il avait effectivement l'intention était de me faire lire à haute voix des livres qu'il avait lui-même écrites, puis de les traduire. Donc, je pris l'habitude d'aller chez lui, lire à haute voix quelques pages de texte en japonais (que j'avais préparées à l'avance) et de donner une traduction verbale, puis une «vraie» traduction. Après cela, nous allions dîner. Trente ans plus nous continuons et je pense que c'est un bel exemple d'une relation maître-deshi comme elle est traditionnellement conçue. (Une relation similaire est esquissée par Natsume Soseki dans Kokoro.) Je pus ainsi avoir accès privilégié à l'esprit d'un artisan littéraire au travers des ses œuvres littéraires et critiques. La tâche de traduire était simplement le véhicule, le kata, pour de nombreuses conversations sur la littérature et l'art d'écrire. Même si aucun enseignement formel n'eut lieu, il y eut beaucoup d'apprentissage - vraiment beaucoup.

 

Mon professeur d'aïkido est un peu différent. À l'âge de 70 ans, il enseigne encore activement l'aïkido et a récemment reçu son 8ème dan. Cependant, il n'a jamais eu de deshi et ne considère pas l'un de ses élèves comme deshi. Il n'y a pas d'héritier évident et quand il abandonnera finalement l'enseignement, il n'y aura plus personne pour suivre ses pas. Il n'a produit aucune vidéo, aucun texte et sa connaissance approfondie de l'art périra avec lui. Ma relation avec ce professeur dure depuis aussi que celle entretenue avec mon professeur de kanji, mais, lui aussi, ne pense pas formellement m'«enseigner» quoi que ce soit. Il s'entraîne dans un dojo très petit qui est assez difficile à trouver et ne cherche pas activement de nouveaux étudiants. En fait, les étudiants changent souvent et le dojo où je me suis lancé en 1980 est actuellement vide. Les étudiants qui ont été là aussi longtemps que moi peuvent compter sur les doigts d'une main.

 

Je pense qu'il est difficile d'accepter la possibilité que l'art va mourir parce que son créateur est mortel, surtout pour ceux qui considèrent l'art comme une entité autonome, digne d'une étude personnelle sérieuse, et non comme l'expression personnelle d'une personne qui fut simplement un modèle. Je pense à ceux qui croient que Morihei Ueshiba a légué au monde «l'art de l'aïkido» comme un «don» et que par conséquent, il se suffit à lui-même et qu'il appartient à tout ceux qui le pratiquent. Cette croyance est singulièrement liée à aux aspects spirituels et éthiques supposés de l'aïkido, en tant que un remède aux maux du monde.

 

Une fois, j'ai interrogé Hiroshi Tada shihan ce qu'il se passerait le jour où il ne serait plus là pour enseigner l'aïkido; quelles dispositions avait-il pris pour transmettre l'aïkido à ses propres deshi? Je pense que les lecteurs de Aikiweb peut facilement comprendre la logique derrière la question. La propagation de l'aïkido à l'étranger après la Seconde Guerre mondiale a été en grande partie due aux efforts de shihans japonais comme Nobuyoshi Tamura, Yoshimitsu Yamada, Saotome, et surtout Koichi Tohei, qui sont tous connus en tant que techniciens suprêmement accomplis de waza et comme individus très charismatiques. Donc, la question reflétait les questions qui sous-tendent ces articles. Qu'avaient fait ces shihans pour distiller leur savoir afin qu'il puisse être transmis intact à leurs élèves?

 

La réponse de Tada Sensei fut frappante mais pas vraiment étonnante. Il n'avait quasiment rien fait au-delà d'être un modèle aussi parfait que possible. Il avait fait de son mieux pour imiter son maître et montrer à ses élèves son régime d'entraînement personnel. Il appartenait aux étudiants de faire de même. Son propre aïkido, bien sûr, mourrait avec lui.

 

 

 

 

 

 

 

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3 mars 2012 6 03 /03 /mars /2012 02:15


La traduction de ces textes est un travail assez long que je réalise quand j'ai le temps aussi le rythme est assez lent. La (re) parution récente de cet article dans Aikido Journal fournit le bon moment pour ce 3ème volet.
 
Le premier article ici, le deuxième et les originaux ici.
 
Les commentaires sur le texte sont à la fin mais je glisse au passage deux trois remarques à la volée qui n'ont pas plus d'importance que cela mais méritent d'être formulées, ne serait-ce que par mauvais esprit .
 
***
 
pgoldsbury
 
(a) Morihei Ueshiba ne fit aucune tentative pour «enseigner» les connaissances et les compétences qu'il possédait à ses deshi.
 
(b) Ces derniers ont tous acquis des connaissances profondes et des compétences pendant leur temps comme deshi, mais il est loin d'être clair qu'ils aient acquis tout le savoir possible ou que tous aient acquis les mêmes connaissances.
 
 (c) Morihei Ueshiba semble n’avoir fait aucune tentative spécifique pour vérifier si ses deshi avait compris ce qu'ils avaient appris de lui.
 
 
Dans le dernier article, j'avais étudié la première proposition du point de vue de Morihei Ueshiba en tant que professeur et discuté de la question de savoir comment, en tant que Japonais  ayant vécu pendant les ères Taisho et Showa, il pouvait considérer ce rôle. Morihei Ueshiba n'était pas seulement un professeur, ou un Maître, il était aussi la Source de l'aïkido et se perfectionnait lui-même constamment en tant que Source. (Ici, nous pouvons temporairement oublier l'importance cruciale de Sokaku Takeda et du Daito ryu, sauf pour noter la façon dont il prit ses distances avec Takeda et modifia cet héritage). Plus spécifiquement, j'avais nettement distingué entre (a) le Maître en tant que chercheur, acharné à accroitre sa propre compréhension ou la possession de l'art qu'il est en train de créer et (b) le Maître en tant que Professeur, ou transmetteur de son art à d'autres, soit en tant qu'expression "publique" et en évolution de l'entraînement "privé" d'un individu, soit en tant que "produit fini", façonné en un art reconnaissable et nommé aïkido.
 
On pourrait ici objecter qu'enseigner et apprendre ne sont pas deux choses distinctes et que de nombreux jeunes pratiquants ont observé que ce n'est que lorsqu'ils ont commencé à enseigner qu'ils ont commencé à comprendre ce qu'ils faisaient. C'est peut-être vrai mais cette observation semble être une conception "occidentale" de l'enseignement avec des explications structurées, un programme, etc. Cette observation signifierait aussi qu'apprendre l'art en détails nécessiterait d'enseigner l'art aux autres de façon séparée [de la pratique]. Clairement cette objection assume aussi qu'enseigner n'est pas le miroir d'apprendre mais une activité complètement différente, avec ses principes internes et ses stratégies. Cependant les exemples de l'apprentissage de l'ingénierie, de la médecine, des langues et de la philosophie, étudiés dans le premier article, montrent qu'au Japon, il n'est pas intuitivement évident que comprendre un art implique d'avoir à l'enseigner à d'autres.
 
(D'ailleurs pas plus au Japon qu'ailleurs tant il est vrai que la simple expertise ne permet pas de la transmettre automatiquement, les meilleurs entraîneurs ont souvent été des joueurs moyens et les meilleurs champions sont souvent de mauvais profs... La pédagogie est un art, une compétence en tant que telle - tout le monde a fait l'expérience d'un prof "génial", de quelques bons et d'un grand nombre de "moyens" pour rester charitable).
 
Je crois que pour Morihei Ueshiba, très certainement, enseigner et apprendre ne pouvaient si facilement être séparés mais ce n'est pas parce que ces deux activités étaient différentes. Je crois plutôt que c'est parce qu'il respectait le modèle traditionnel japonais et qu'il considérait enseigner et apprendre comme des miroirs réciproques, comme les deux côtés d'une même pièce. Ueshiba considérait l'entraînement - effectué de façon correcte bien sûr - comme la pratique de l'art mais il voyait aussi l'enseignement, si tant est qu'il le "voyait / distinguait " purement et simplement, comme une autre façon de "faire / pratiquer", à savoir être un modèle pour ses étudiants (d'où la signification du terme de shihan en Japonais) [modèle]. Ainsi, il aurait pu modifier la célèbre phrase de George Bernard Shaw, "ceux qui peuvent font, ceux qui ne peuvent pas enseignent" pour dire "ceux qui peuvent font, ceux qui font enseignent". 
 
Je crois que les deux termes de cette distinction effectuée dans le précédent paragraphe réapparaitront encore et encore lorsque nous considérerons Morihei Ueshiba du point de vue de ses deshi. (Quelques précisions de vocabulaire: dans la suite j'utilise de façon assez interchangeable les termes de deshi et uchi deshi. Un deshi est un étudiant de l'art impliqué tandis qu'un uchi manifeste son implication de façon plus flagrante en vivant 24 h sur 24 au contact du Maître. Il s'agit ici de se concentrer sur le Maitre en tant que modèle d'entraînement constant. C'est un engagement profond pour le Maître et son ou ses étudiants. Dans les interviews, une distinction importante est faite entre ceux qui étaient uchi deshi et ceux qui ne l'étaient pas). Bien sûr l'engagement est important pour le maître comme pour l'élève. Dans les entretiens une distinction importante est parfois effectuée entre les uchi deshi et les autres. Le matériel d'étude est ici la collection d'entretiens réalisés au fil du temps par Stanley Pranin, publiés en japonais entre 1990 et 1995 et publiée en deux volumes en 2006 dans une édition corrigée, révisée. Une série d'entretiens avec les deshi d'avant guerre publiée pour la première fois en 1993 qui est un des livres les plus importants jamais publié en anglais.Tous ces entretiens avec les deshis d'avant et d'après guerre sont disséminés dans Aiki news et Aïkido journal magazine mais l'intérêt de les avoir regroupés est de permettre de mieux considérer  l'énorme différence d'approche, d'attitudes et d'accomplissements (succès / réussite).
 
Je me suis limité à la version anglaise, Aïkido Masters, que j'ai pris la liberté de citer fréquemment. La version anglaise est plus limitée que l'édition japonaise en deux volumes. Mais elle est plus facilement accessible aux pratiquants en dehors du Japon et tous ceux qui ne lisent pas le japonais. Il existe des différences intéressantes entre la traduction et l'original mais ces différences ne retirent rien a l'ipmortance fondamentale du travail de pionnier de Stanley Pranin. Il est essentiel d'étudier ces entretiens et ceux qui le peuvent devraient les lire en japonais car la traduction ne peut rendre compte de certaines nuances de langage.
 
Un autre point sur lequel je voudrais attirer l'attention tient aux limites mêmes du principe de l'entretien (interview). J'insiste bien sur le fait que je ne veux en rien diminuer l'œuvre de Stanley Pranin. Les entretiens permettent aux interviewés de parler librement de leur expérience mais il n'est pas possible de vérifier la teneur ou l'exactitude des affirmations. Il nous faut donc faire confiance à la bonne foi du couple intervieweur / interviewé. Bien sûr, nous assumons ici que personne n'a exprimé volontairement des contre vérités mais nous devons aussi assumer que la vérité ait pu être redressée / tordue (slanted) en fonction des intentions informulées des uns et des autres. Ceci est difficile à dire mais il faut le faire. En dehors de ces limitations, les interviews ont bien sur fourni une information détaillée sur la façon dont les uchi deshi du kodokan voyaient Morihei Ueshiba et l'entraînement en aïkido.
 
Ceux-ci acquirent technique et connaissance mais il est loin d'être clair qu'ils aient acquis toute la connaissance ou que tous aient acquis la même. 
 
Au regard de la vaste documentation recueillie par Stanley pranin cette remarque ne devrait pas surprendre mais je pense que cela implique des conséquences importantes pour l'aïkido en tant qu'art.
 
La vie d'un Deshi
 
Le premier point à relever est que les uchi-deshi d'avant guerre qui sont venus à Morihei Ueshiba possédaient déjà une expérience importante dans d'autres arts martiaux japonais. Ils acquirent cette expérience avant de devenir deshi ou pendant leur temps de deshi, ou les deux. Bien sur certains étaient trop jeunes pour posséder une compétence autre que savoir effectuer des chutes de judo mais cette inexpérience était équilibrée par l'expertise des autres en ken jutsu ou des jutsu traditionnels. Ils intégrèrent le dojo et l'inexpérience des uns se frotta à l'expérience des autres. 
 
Gozo Shioda (Aikido Masters , p.174) note qu'il eut initialement des doutes sur l'efficacité de l'aïkido: "quand je vis ce que O sensei faisait, j'ai douté  qu'il fut vraiment fort. Comme j'étais son élève, j'étais toujours projeté. Je ne pensais pas qu'il était fort et que l'aïkido était plus que cela." 
 
Cependant la réponse de Shioda ne fut pas de tester Morihei Ueshiba pendant l'entraînement, contrairement à ce que l'on aurait pu attendre, compte tenu des habitudes dans les dojos à cette époque mais d'étudier du jujutsu et du bo-jutsu - dans un autre dojo. Il alla ainsi au dojo de Takaji Shimizu, le 25ème soke du shindo Muso-ryu jojutsu, également expert d'autres armes. Shioda ajoute qu'il prit confiance dans l'efficacité de l'aïkido lorsqu'il projeta Shinzu avec le "kokyu" plutôt qu'avec le jujutsu.
 
Ainsi les deshi amenèrent une grande variété de vécus, de connaissances, d'expertises et d'attitudes dans les arts martiaux. Dans ces rencontres un double processus avait lieu:
1. Les deshis tentaient de saisir ce que faisait Ueshiba et la différence avec ce qu'ils pratiquaient auparavant, ce qu'ils avaient précédemment appris.
2. Lorsque un groupe se constituait ils apprenaient entre eux.
 
Même ainsi, les interviews dévoilent une bonne dose de perplexité vis à vis du waza que montrait Ueshiba à ses deshis et des explications qu'il leur donnait. D'une certaine façon Ueshiba proposait deux visages: celui de l'Autre vers qui tendre sans l'atteindre et le canal essentiel de leur propre entraînement. Il était le miroir - Shioda parfois avait le sentiment que Ueshiba était aussi comme le kami derrière le miroir - et ainsi le moyen de développer et polir leur propre reflet dans le miroir.
 
Le deuxième point est que l'on ne peut que conclure que les résultats techniques, intellectuels et spirituels varièrent aussi beaucoup en termes de savoir et d'habileté. Ils devaient sans doute dépasser de loin les non deshis comme le suggére Shigemi Yonekawa lorsqu'il décrit la vie du dojo (p123):" la vie alors était assez stricte. Le matin pratique de six à sept et de neuf à onze. Dans l'après-midi de deux à quatre et le soir de six à sept (soit six heures par jour). C'était dur. J'avais le souffle court toute la journée. Vous ne pouviez pas recevoir directement un enseignement de sensei au début. C'était une méthode d'enseignement sévère. En plus, Sensei vous regardait avec ses yeux perçants. Cela me faisait toujours peur. Un jour j'ai raté une chute ou quelque chose comme ça et sensei me hurla dessus au milieu du dojo. Il arrêta l'entraînement alors même que beaucoup de gens étaient venus et retourna dans sa pièce. Je me suis retrouvé là à me demander ce qui s'était passé et à me demander si j'allais être renvoyé du dojo. 
 
Une autre chose sur laquelle Sensei insistait toujours était que vous ne deviez pas être distrait ou laisser des ouvertures. C'est ainsi que vivaient autrefois les samouraïs. Ils avaient appris à maintenir une attitude mentale qui leur permettait d'affronter un ennemi n'importe quand. C'est comme cela que vivait Ueshiba sensei au quotidien, même lorsqu'il mangeait ou qu'il dormait. Par exemple même dans le hall d'entrée, quelqu'un peut venir de n'importe quelle direction. Vous ne pouvez pas être inattentif. Même en parlant au téléphone quand quelqu' un vient dans votre dos, vous devez avoir des yeux derrière la tête de sorte que vous ne soyiez pas pris au dépourvu. C'est ainsi qu'il nous enseignait.
 
Le troisième point est que aucun des deshis d'avant guerre n'a jamais considéré s'être approché du niveau de compétence atteint par Morihei Ueshiba. Gozo Shioda parle de Ueshiba comme possédé par les kamis et un des moments les plus poignants de l'entretien avec Shigemi Yonekawa est lorsqu'il semble avoir renoncé en raison d'un énorme blocage mental" qu'il explique page 143-144: " je crois que c'est en décembre 1936 que j'ai quitté le dojo. Je suis allé en Mandchourie car j'avais des doutes à proos de l'aiki-budo. J'entends par doute le fait que je ne parvenais pas à saisir l'essence de l'art et je me sentais un peu perdu. Mes doutes concernaient les aspects techniques et spirituels. J'étais perplexe sur ce que je pouvais faire pour progresser ne serait-ce qu'un peu. Je me heurtais à un mur. je crois que tout le monde fait cette expérience parfois." 
 
Un point intéressant ici est que Shigemi Yonekawa  quitta le dojo pour des raisons "familiales" et partit pour la Mandchourie mais ceci est clairement un tatemae (une façade). Yonekawa reconnait avec Stanley Pranin que le départ du Kobukan n'avait rien à voir avec un doute sur le waza de Morihei Ueshiba: "Il y avait un pouvoir mystérieux et infini chez Ueshiba sensei, encore que le mot de pouvoir, de puissance est trompeur. Il y a des niveaux variables selon les gens. Le niveau de Ueshiba sensei est différent. Il possédait ce genre de pouvoir qui pousse naturellement les gens à courber la tête quand on se tenait devant lui. Comment développe t-on ce genre de choses? Je ne comprends pas ce niveau d'entrainement".
 
Voilà le jugement de celui qui tint le rôle d'uke dans les archives photos du dojo Noma. Shigemi Yonekawa entre au dojo Kobukan en 1932 et le quitte en 1936. A peine le temps pour un pratiquant moyen pour passer le shodan de nos jours. Quoi qu'il en soit, son niveau semble bien plus que moyen et il était assez brillant pour servir d'uke pour les clichés du dojo Noma, pourtant il abandonne parce qu'il sent qu'il n'a pas de notion de progression dans son entraînement qui lui permette de faire ce qu'il faut pour commencer à ressembler à O sensei.
 
Encore que cela ne soit pas pertinent dans une discussion sur les stratégies d'apprentissage, il faut asussi noter ici que rien dans l'entretien ne suggère que Morihei Ueshiba ait été conscient de ces soucis ou ait entrepris la moindre démarche pour soulager son problème. Yonekawa part pour "raisons familiales" et voilà tout. Je crois qu'il faut réfléchir sur ce fait quelque peu.
 
Le quatrième point, lié au second, sont ces références, dispersées un peu partout dans les entretiens à l'entrainement des non deshis au Kobukan ou aux autres endroits visités par Morihei Ueshiba. En fait le seul entraînement exclusivement destiné à des deshis semble avoir été celui de l'Omoto kyo à Takeda. Beaucoup a été dit sur les sévères restrictions à l'entrée du dojo Ueshiba (deux parrainages et / ou la permission de l'amiral Takeshita) ainsi que sur l'entraînement sévère d'un uchi deshi mais rien sur les conditions réservées aux non deshis. Rien n'est dit de leur entraînement sinon que c'était les deshis qui leur faisaient cours. Devaient-ils soutenir une vigilance constante 24 h sur 24 aux attaques par derriere? Si non, quel était le contenu de cet aiki budo "light" au Kobukan? Malheureusement il n'existe pas d'interviews de pratiquants de l'Omoto kyo ou des soldats qui connurent MU dans les différentes écoles militaires ou il enseignait. Tout ce dont nous disposons ce sont les interviews des deshis et nous pourrions assumer que l'entraînement de la masse était similaire mais moins intense que l'entrainement des deshis. Je reviendrai sur ce point, fondamental pour l'entrainement d'AIkido tel que nous le concevons aujourd'hui, dans un prochain article.
 
Une des conclusions que nous pouvons tirer de ces interviews est qu'il est trop tôt pour conclure que l'entrainement du début des années Kodokan était comme une étoffe sans couture visible, au sens ou comme nous aimons le penser de nos jours, d'un produit fini, d'un art formulé et reconnaissable. Je pense que cela est du aux aspects extrêmement personnels de la relation maitre/deshi, la tendance à la fragmentation, inscrite des l'origine et qui était la consequence de l'architecture meme des rapports entre Morihei Ueshiba et ses deshis.
 
Le fait que l'Aikido ait continué sous la forme d'un tissu avec très peu de coutures apparentes par opposition à d'autres arts martiaux est à imputer à de tout autres facteurs. Ceci est un sujet très important sur lequel je reviendrai plus tard.
 
L'art d'apprendre.
 
Un point commun très frappant à la lecture des interviews de ces maitres d'Aikido est à mon avis, l'absence complète d'évocation de stratégies d'apprentissage de la part de ces deshis. On relève parfois quelques mots sur la façon qu'avait Ueshiba de structurer ses cours - ou plutôt de ne pas les structurer - mais rien sur la façon qu'avaient ces deshis de comprendre ce que Morihei Ueshiba leur montrait.
 
Dans le premier article je suggérais un "paradigme" d'apprentissage plausible: 
 
(1) L’Aïkido est un budo qui peut être pleinement enseigné et entièrement appris (dans le sens où il est possible pour les deshi d'acquérir toutes les compétences du maître)
(2) L'aïkido est un budo qui doit être enseigné et appris de façon systématique dans l'enseignement et l'apprentissage des stratégies.
(3)  Même si l'enseignant est d'une importance cruciale dans ce processus, c'est la maîtrise de l'enseignement et des stratégies d'apprentissage de la part de l' étudiant qui finira par déterminer si les connaissances et les compétences peuvent être ou ont été ou sont en cours d'acquisition
 
Ce paradigme irait de soi dans un contexte pédagogique occidental mais dans le cas des deshis, il semble très peu évident que les deshis aient en fait pensé en ces termes. Par exemple, en réponse à une question sur sa conception de l'enseignement, Noriaki Inoue tient un long discours sur la pure qualité de l'entraînement, impliquant sueur et riz  (pp.36-37). Shigemi Yonekawa (pp. 124-125) est plus explicite et voit une connection entre enseigner et apprendre. Mr Yonekawa cite un vieux proverbe japonais: "enseigner est la moitié d'apprendre". Son explication est qu'enseigner à quelqu'un implique de maitriser correctement la matière dans "la tête" et dans le corps. Autrement, on ne peut enseigner. Ainsi les deshis manquaient de confiance en eux pour enseigner aux "externes" (les non deshis) ce qu'ils avaient appris de Morihei Ueshiba mais ceci est du à un manque de maîtrise du waza plus qu'un manque explicite de stratégies d'enseignement. Car il n'y a avait aucune stratégie en dehors de la réptition constante du waza. 
 
Rétrospectivement, on peut regretter que Stanley Pranin n'ait pas poussé plus loin et demandé à M.Yonekawa d'expliquer davantage ce qu'il voulait dire. La traduction en anglais (Aikido Masters, p.124) se lit ainsi: «Il ya un proverbe japonais selon lequel « l'enseignement est la moitié de l'apprentissage. " "Vous ne pouvez pas accomplir la moitié de l'apprentissage ou d'enseigner les gens si vous ne maîtrisez pas le matériel mentalement et physiquement. " Notons ici que la maîtrise correcte du matériau est la maîtrise par l'enseignant, et non par l'étudiant. Notons également que la stratégie de l'enseignement, telle qu'elle était, semble avoir été: si vous ne comprenez pas ce que Sensei a montré ou dit, répétez ce que vous pensez qu'il a montré, mais aussi «intensément» que possible. Je pense qu'il y a ici un problème fondamental lié à des discussions récentes sur Aikiweb sur l'entraînement «interne». 
 
Je pense que la question ici est liée aux métaphores que vous utilisez pour conceptualiser votre entraînement personnel et de lui donner sens pour vous en tant qu'individu. La question concerne aussi bien les stratégies utilisées pour maîtriser le waza, ou kata, et les stratégies utilisées pour maîtriser les aspects 'cachés', comme ceux que M.Akuzawa dévoile quand il «absorbe» des coups de poing simplement et renvoie tout de suite l'énergie  «à travers» son attaquant. 
 
Noriaki Inoue mentionne un épisode impliquant Mitsujiro Ishii, de la société journal Asahi, qui était 6e dan en judo (p.33-34): «Un jour, je l'ai trouvé plongé dans ses pensées. Quand je lui ai demandé ce qu'il pensait, il répondit: «Je me demandais pourquoi je ne pouvais pas projeter un petit homme comme vous, Sensei! Normalement, il est facile de projeter quelqu'un de petit. Mais si j'essaie de vous lever, vous semblez lourd. Je me demande pourquoi. "J'ai dit que ce n'était pas moi qui était lourd, mais plutôt lui qui était relativement plus léger. Il ne comprit pas ce que je voulais dire. 
 
Comme je vous le disais plus tôt, une pierre pesant plusieurs milliers de kilos est extrêmement lourde. Mais bien que la pierre est lourde par en dessous, il est facile de la manipuler par le haut. Je suis fermement ancré, attaché à la terre. Vous pouvez me pousser vers le bas par ma tête, mais sinon il est impossible de me projeter. Il ne comprenait pas cela. J'ai alors pensé que des gens formidables comprennent peut-être les mécanismes qu'ils apprennent à l'école, mais ils ne comprennent pas grand chose à la réalité de la mécanique de l'univers. "
 
Noriaki Inoue parle d'être« fermement ancré »et de la mécanique de l'univers, mais ses propos sont clairement des métaphores. A la lecture de l'interview, nous ne sommes pas plus avancés pour comprendre plus précisément comment Inoue était «fermement ancré» (autre que celui de son partenaire d'entraînement ne pouvait pas le déplacer) et comment sa compréhension de la mécanique de l'univers était supérieure à celle de son partenaire 
 
Plutôt que de parler de stratégies d'enseignement pour permettre au deshi de transmettre la compréhension des techniques, Shigemi Yonekawa, Rinjiro Shirata et autres deshi soulignent tous que les principales différences entre les uchideshi et les «outsiders» résidait dans l'intensité de l'entraînement
 
Shigemi Yonekawa exprime l'opinion suivante (p. 124): «Il y avait aucune distinction faite entre les uchideshi et les gens venus de l'extérieur. Toutefois, comme uchideshi, en contraste avec les gens de l'extérieur, nous pratiquions les techniques qui nous étaient enseignées maintes et maintes fois. Nous répétions les techniques sans cesse et nous étions projetés par Sensei. C'était là la différence. En outre, nous nous entraînions avec beaucoup de gens de l'extérieur sous la direction de Sensei. Il serait inexact de dire que nous aidions à leur enseigner. Nous nous sommes entraînés avec eux. C'était l'une des raisons pour lesquelles les uchi deshi progressaient rapidement "
 
Rinjiro Shirata partage ce point de vue (p.155):".. Il n'y avait pas de formation particulière pour les uchi deshi. S'il y en eut une, ce fut au cours de la période de Budo Senyokai à Takeda. Dans ce dojo, il y avait seulement des gens qui se sont entraînés dur comme les uchideshi le faisaient. Il n'y avait pas de classes spéciales exclusivement pour les uchi deshi. La façon d'apprendre à cette époque était un peu différente de la méthode actuelle. Je pense que vous pourriez dire que les anciens ont appris chaque technique sérieusement, une par une. Bien que les gens d'aujourd'hui apprennent avec ardeur et sérieux, à notre époque Ueshiba Sensei n'enseignait pas systématiquement. Tout en apprenant nous devions systématiser chaque technique dans nos esprits et c'était assez difficile".
 
"Gozo Shioda suggère même que cette formation serait inacceptable de nos jours (p. 175):"... Autrefois, il semblait qu'il (Morihei Ueshiba) agissait comme un medium pour les kami plutôt qu'en tant que professeur. Quand nous nous entraînions, Ueshiba Sensei nous faisait sentir les choses directement plutôt que de nous enseigner. Il ne donnait pas d'explications détaillées pour nous dire, par exemple, "tournez à quarante-cinq degrés", comme nous le faisons aujourd'hui. C'est pourquoi à l'époque, nous avions à étudier des choses par nous-mêmes. Il disait juste "C'est bon, c'est bon", ou "apprenez-vous pour vous-mêmes. C'était le système d'apprentissage à l'ancienne. 
 
Je suppose que les gens de nos jours ne seraient pas satisfaits de cela, mais nous on ne nous enseignait pas systématiquement. Sensei agissait selon ses sentiments et les conditions du moment, il n'y avait aucun lien entre hier et aujourd'hui. C'était l'ancienne méthode de l'enseignement. Nous absorbions ce que nous apprenions et nous le systématisions. Nous devions penser les choses par nous-mêmes. Moi aussi, j'ai construit sur la base que j'ai acquise sur une longue période avec Ueshiba. Et je continue d'élaborer à partir de ce que j'ai pu rassembler. Aujourd'hui on ne peut pas enseigner comme d'Ueshiba Sensei. Je pense que c'est difficile."
 
 "Yoshio Sugino souligne l'importance de« voler » les techniques (p. 206):« Ueshiba Sensei, contrairement aux instructeurs présents à l'Aikikai Hombu Dojo, enseignait les techniques par le mouvement en le montrant rapidement une seule fois. Il ne donnait pas d'explications détaillées. Même lorsque nous lui demandions de nous montrer la technique à nouveau, il disait: «Non, technique suivante!" Alors qu'il nous montrait trois ou quatre techniques différentes, nous voulions voir la même technique à plusieurs reprises. Nous avons fini par essayer de «voler» ses techniques ".
 
M. Sugino note ensuite que Minoru Mochizuki était très bon pour imiter ce que Morihei Ueshiba montrait. Comme Morihei Ueshiba lui-même, Mochizuki était capable de reproduire les techniques après les avoir vues une seule fois et c'est ce que M. Sugino considère comme l'archétype du processus d'apprentissage. 
 
Ainsi M. Sugino note que:. "... En d'autres termes, imiter est la même chose que voler. Vous regardez les techniques de votre sensei avec votre esprit et votre cerveau. C'est ce que je veux dire par "voler" les techniques de votre sensei. Aujourd'hui, les gens sont très lents à apprendre, même lorsque les enseignants expliquent. Ils sont trop désinvoltes avec ce genre de chose. Les gens dans les jours anciens étaient très sérieux."
 
 "Zenzaburo Akazawa mentionne brièvement la question de l'auto-formation (p. 261):«. Il (Morihei Ueshiba) disait: «Bon...», et montrait une technique. Voilà tout. Il n'enseignait jamais dans le détail en disant: «Mettez la force ici,» ou «Poussez maintenant sur ce point": Il n'utilisait jamais cette façon d'enseigner. O Sensei n'enseignait pas comment devenir fort ou des choses comme ça. Ce n'est pas parce qu'il s'inquiétait que les élèves essayaient de devenir plus forts que lui. Il n'existe pas de raccourci. Si vous voulez être fort, vous devez vous avoir cette idée fixe et vous pousser dans cet état connu sous le nom muga no kyouchi qui est le royaume du non-soi. "
 
Encore une fois, il aurait été utile pour nous former de nos jours d'avoir eu plus d'explication ici sur précisément ce que veut dire être fort. Il me semble qu'il existe des parallèles avec la formation plus tarde entreprise que plus tard par des deshi comme Koichi Tohei et Hiroshi Tada avec le Tempukai. 
 
Enfin, Shigemi Yonekawa tente d'expliquer pourquoi la relation entre un uchideshi et l'enseignant ne peut pas être systématisée (p. 126): "Il est très superficiel de penser que lorsque vous devenez un uchideshi vous progressez rapidement en technique, parce que vous pouvez pratiquer plusieurs heures par jour ... Je pense qu'il ya un chemin ou michi dans ces formes (à savoir, les gestes de l'arrangement floral ou la cérémonie du thé) et qu'il se manifeste dans la cérémonie du thé ou l'arrangement des fleurs. C'est une chose extrêmement difficile. Je crois que c'est une question de compréhension pour vous-même des choses que le professeur n'enseigne pas, plutôt que d'apprendre de votre enseignant à faire quelque chose de spécifique . "
 
Une forte impression qui se dégage dans l'étude de ces entretiens est un puissant sentiment de nostalgie. Beaucoup de ces uchi-deshi repensent à cette époque comme une sorte d'Age d'Or, quand les artistes martiaux célèbres étaient tous des héros et les deshi étaient tous rassemblés autour de Morihei Ueshiba dans le Kobukan. 
 
Ils sont fortement conscients des différences entre cet âge d'or et le «présent» état de l'Aïkido comme ils le comprennent. Une conséquence possible de ce sentiment est que certains d'entre eux ont abandonné complètement abandonné la pratique à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Un lien très personnel, forgé pour certains uchi-deshi dans un temps relativement court, mais avec un seul homme, fut brisé et la rupture fut considérée comme irréparable.
 
Pourquoi ces entretiens ne dévoilent-ils aucune stratégie d'enseignement? Je pense que cela est lié à la tendance culturelle (à défaut d'un meilleur terme) qui consiste à se concentrer sur le processus d'apprentissage de la personne, qui incarne les compétences souhaitées, plutôt que sur les compétences elles-mêmes. Ayant vécu au Japon depuis si longtemps, la raison me semble plus claire qu'elle ne pourrait l'être pour des étudiants d'autres pays. Je pense que cette tendance culturelle explique pourquoi le système sempai / kohai fleurit toujours dans le Japon moderne. Ce système est un paradigme très traditionnel d'enseignement / apprentissage et correspond bien au rôle plus distant de shihan en tant que modèle. À certains égards, ce paradigme traditionnel structurée verticalement n'a pas beaucoup changé depuis Morihei Ueshiba. 
 
Avril est le vrai début de la nouvelle année au Japon et je suis maintenant face à des classes d'étudiants de première année qui tentent de donner un sens à ce que "Goldsbury Sensei» (ou un des divers surnoms que je reçois) fait dans son cours de philosophie et ses cours de langue, qui sont en fait assez différents de tout ce qu'ils ont vécu auparavant. Ils ont reçu un bon enseignement de leurs enseignants du secondaire et de leurs sempai, de sorte qu'ils ont réussi à entrer dans une université de premier rang comme l'Université de Hiroshima. Pour faire face aux nouveaux défis posés par les cours du Dr Goldsbury, ils vont généralement recourir aux mêmes méthodes et demander à leur sempai, en particulier le sempai qui a suivi mes cours l'an dernier. Ils s'adressent rarement à Goldsbury lui-mêmeCes sempai, cependant, ne tenteront pas d'expliquer comment apprendre ce que j'enseigne. Ils ne vont pas prendre un peu de distance et essayer d'expliquer les principes qui se sous tendent les activités du cours. Non. Si ils ont gardé le matériel de mes classes précédentes ils donneront les réponses. Comme je me répète rarement d'une année sur l'autre ces explications seront assez inutiles. 
 
J'ai rencontré le même genre de problème il y a quelques années. J'avais repris un étudiant sur son anglais et il me répondit qu'il avait appris ces formes grammaticales (incorrectes) avec un sempai, qui lui avait appris beaucoup plus que ses professeurs. Il était clairement déchiré entre devoir admettre son erreur, parce que j'étais un locuteur natif, et être fidèle à son sempai. Un paradigme d'apprentissage plus socratique, basée sur l'importance de l'interrogatoire, n'a pas sa place avec un sempai et se concentre exclusivement sur les compétences elles-mêmes, plutôt que sur la personne qui incarne ces compétences. Encore une fois, je reviendrai sur ce point dans l'avenir. 
 
(A moins que l'explication par le sempai soit utilisée pour cacher son propre embarras et expliquer à demi mot que ses professeurs d'Anglais étaient nuls, quand on a vécu un en Asie, le terme pidgin prend tout son sens...).
 
c. Morihei Ueshiba semble n'avoir fait aucune tentative pour vérifier s'ils avaient compris ce qu'ils avaient appris de lui. 
 
Puisque cet article est déjà assez long, je vais reporter la discussion de ce point. Cependant, je pense que la vérité de cette proposition est une conséquence de l'enseignant en tant que Modèle et l'apprenant en tant que paradigme miroir. Outre les observations générales lors de la formation, la seule façon que semble avoir adopté Ueshiba pour vérifier la compréhension de son deshi était de le choisir ou pas en tant que uke / Otomo (porte-bagages & assistant en général) quand il enseignait ou qu'il voyageait Je ne crois pas qu'il ait jamais envisagé la nécessité de vérifier effectivement leur compréhension et la raison en est claire. Ce n'était pas une question digne d'intérêt: s'ils avaient compris ou non serait évident dans leur entraînement. 
 
 
 
***
 
 http://upload.wikimedia.org/wikipedia/en/1/18/Wassily_Kandinsky_-_Munich-Schwabing_with_the_Church_of_St._Ursula.jpg
 
A suivre.
 

 

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15 décembre 2011 4 15 /12 /décembre /2011 03:28

Deuxième partie de la série. 

 

 

pgoldsbury

 

Article disponible à cette adresse.

 

 

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Dans les prochains articles, j'ai l'intention d'examiner plus en détail l'enseignement, l'apprentissage et le «vol» (de la technique), surtout dans le cas de Morihei Ueshiba et de ses disciples immédiats, mais aussi dans la relation cruciale entre ces activités et leur entraînement personnel (et le nôtre).

 

Plus ils progressent dans leur formation, plus les pratiquants d'Aikido tendent à rencontrer des problèmes variés qui les conduisent à remettre en question la validité de ce qu'ils font. Ils pratiquent sous la supervision d'un «Sensei», qui a également pratiqué et peut-être reçu son autorisation d'enseigner d'un autre «Sensei» et le modèle est alors de retracer la lignée et la compétence en tant qu’aïkidoka et le professeur d'aïkido, jusqu’à O Sensei, généralement considéré comme la Source.

 

Les problèmes surviennent lorsque ces aïkidokas rencontrent des pratiquants d'autres arts martiaux, qui leur disent qu'ils manquent de bagage technique et de formation, et aussi quand ils rencontrent d'autres pratiquants d'aïkido qui sont d'une lignée différente de la leur. Comment est-il possible que l'aïkido puisse montrer de telles lacunes de compétences essentielles, étant donné que le fondateur a été la source, et comment est-il possible qu'il puisse y avoir tant de différentes «écoles» d'aïkido, quand il n'y a qu'un seul Fondateur / Source?

 

Ces questions ont fait l’objet à de nombreuses discussions, notamment sur les sites dédiés comme AikiWeb, et ont également conduit les aikidokas sérieusement impliqués à remettre en cause leur formation.

 

Inutile de le nier. Les problèmes existent et l'approche la plus honnête est de l'admettre puis d’essayer de trouver un moyen de résoudre le dilemme dans les meilleures traditions de BUN / BU: par l'étude et l’entraînement.

 

Une façon de sortir du dilemme est de faire valoir que l'aïkido a changé au fil des générations et que pour la pratique «réelle» de l'aïkido, il faut revenir à la source et étudier comment Morihei Ueshiba s'est formé, comment il a pratiqué, ce qu’il enseignait et comment. C'est une belle idée, qui suppose que nous puissions réellement savoir comment il s’entraînait, comment il pratiquait et aussi ce qu'il enseignait.

 

En fait, c'est assez difficile et nous ne sommes pas tellement aidés par les propres écrits de Ueshiba. Morihei Ueshiba fut un Japonais des ères Taisho et Showa qui «enseigna» son aïkido d'une manière conservatrice et typiquement japonaise. Il n’a pratiquement écrit rien en dehors d'un journal et une édition annotée de Reikai Monogatari de Onisaburo Deguchi, écrits qui semblent avoir été perdus. En revanche il donna de nombreuses conférences et discours, dont certains ont été publiés sous forme de livre. Ses «écrits» publiés en anglais sont des traductions de Douka et des extraits de discours et d’interviews. Il n'existe pas d'édition anglaise consacrée aux écrits de Ueshiba (Ndt en 2007).

 

Ainsi, il n'y a aucune garantie que la simple lecture de ses soi-disant écrits traduits du japonais permettra à quiconque de comprendre ces questions (entraînement, pratique, enseignement).

 

D'autres preuves, plus circonstanciées, sont nécessaires. Le premier article posait trois questions sous la forme de trois propositions (Cf. Article précédent)

 

J'ai mis «enseigner» entre guillemets, en raison de doutes sur le sens précis que ce terme avait pour Morihei Ueshiba. Je pense que ce qu'il faisait était certainement assez différent de l'enseignement de l’aïkido tel que j’ai pu l'expérimenter au Royaume-Uni et les Etats-Unis avant de venir au Japon.

 

Ce doute est aussi étroitement lié à la question du «vol» des techniques, que je comprends comme le fait d’apprendre ce qui n'a pas été explicitement enseigné (même s’il put être montré intentionnellement). Tous les témoignages que j'ai lu et que j'ai entendu de la part des deshi eux-mêmes, s’accordent sur un point : Morihei Ueshiba a consacré beaucoup de temps à poursuivre sa formation personnelle, de telle sorte que ce qu'il a effectivement montré à ses deshi n'est que la pointe d'un très gros iceberg.

 

En fait, ce qu'il a montré aux deshi pendant la pratique était presque continuellement et exclusivement du waza, sans aucune explication technique, et il les a aussi laissé travailler par eux-mêmes, non seulement ce qui leur avait été montré et les principes sous jacents, mais aussi le régime d'entraînement qui avait abouti au waza. Ueshiba a été critiqué pour «enseigner» de cette manière archaïque et d'exiger de ses élèves le recours à ces moyens non-productifs tels que «voler» la connaissance. Si seulement il avait utilisé les méthodes occidentales éprouvées qui nous sont si familières, utilisant un catalogue bien défini, présentant tout le matériel d'une façon claire et logique, avec des contrôles périodiques pour voir s'il avait été compris, nous serions maintenant dans une bien meilleure situation.

 

Les enjeux ici sont d'une importance fondamentale, non seulement pour la façon dont on pratique l'art de nos jours, mais aussi pour notre façon de concevoir réellement l'art et la structure de ce que nous faisons dans le dojo.

 

La première question qui se pose est de savoir à quel point l'approche de Morihei Ueshiba était habituelle / commune au Japon et il est donc instructif de comparer l'enseignement de l'aïkido avec l'enseignement des autres formes d'activité structurée ou toute pratique, comprise dans un sens large. La méthode de «l'enseignement», et aussi la relation «d’enseignement» entre le maître et l'élève, changent-elles en fonction de ce qui est enseigné?

 

A l'origine, la nature très confucéenne du rôle d'enseignant doit être soulignée, de même que la différence entre cette manière d'enseigner et de la méthode socratique, qui, comme son nom l'indique, trouve son originechez les Grecs. Dans son livre, L'éducation au Japon pendant l’ère Tokugawa, Ronald Dore dresse un tableau de la manière d’enseigner des professeurs Japonais. Elle était confucéenne, au sens où:

 

(1) la connaissance est décernée par l'enseignant au-dessus et les étudiants en dessous ont un devoir moral de comprendre et apprendre

(2) la connaissance montrée et donc la formation pour l'acquérir, suivent un un schéma type - on peut dire fondé sur le kata.

 

Les étudiants remplissent leur rôle en écoutant patiemment et en apprenant par cœur. Je pense que le meilleur parallèle avec le monde contemporain est l'apprentissage du japonais écrit, en particulier les 2000 caractères chinois d'usage courant, dans les écoles japonaises. Cette tâche colossale est accomplie en plusieurs étapes prédéterminées et chaque enfant à l'école japonaise élémentaire et secondaire passe par les mêmes étapes dans le même temps, dans tout le Japon. Tout y est: il y a un ordre déterminé; les élèves apprennent par une répétition sans fin, ils doivent apprendre à écrire correctement les caractères les plus faciles avant de passer aux plus difficiles, mais ils apprennent les structures sous-jacentes et les principes chemin faisant; les compétences sont tellement intériorisées qu'elles deviennent sans effort. Les occidentaux qui ont seulement à maîtriser l'alphabet ont besoin de faire un sérieux saut mental pour comprendre la dimension de ce processus d'apprentissage et aussi pour voir comment il établit un paradigme d'apprentissage confucéen qui est au coeur du processus cognitif de tout japonais qui est passé par le système scolaire.

 

Le fait que cette attitude confucénne existe encore aujourd'hui a frappé à ma porte assez fortement par le biais de mon premier professeur d'arts martiaux qui était japonais, un japonais très traditionnel. Nous étions de complets débutants et il a présenté l'aïkido comme une partie de la culture traditionnelle japonaise. À un certain moment il a déclaré qu'en général, les étudiants avaient tort de critiquer ou remettre en question leurs professeurs à moins qu'ils puissent prouver qu'ils savaient mieux. Questionner l'enseignant était en soi une forme de critique. Cela n'a pas été particulièrement bien reçu par nous, ses élèves, qui étions tous étudiants à l'université au Royaume-Uni. J'ai moi-même été élevé dans une tradition qui favorisait la dialectique: à savoir s'engager dans des disputes avec l'enseignant, dans un effort pour trouver des trous et des ouvertures dans son argumentation.

 

Cette tradition, comme je l'ai dit plus haut, commença chez les Grecs puis fut reproduite dans les universités à travers l'Europe médiévale. Elle est typiquement «occidentale». Là encore, il est inutile de nier que cette tradition existe et qu’elle est pertinente pour la formation dans les arts martiaux japonais. Je suis assez sûr que nous avons essayé de trouver des trous et des ouvertures dans le waza de notre professeur, mais nous étions débutants et aucun de nous n'avait la moindre expérience dans d'autres arts martiaux japonais. Son anglais était assez rudimentaire et il a nous a fait passer par des répétitions sans fin d'exercices tels que Funa-Kogi, des suburis assez simples de ken et jo et des ashi-sabaki complexes. Bien sûr, il y avait le waza, mais ce n’était que les bases:  les kyo, les nage-waza d’irimi-nage, kote-gaeshi, shiho-nage et kaiten-nage, quelques  koshi waza et kokyu waza de base. Ukemi était appelé «recevoir» et l'entraînement en solo à l’ukemi était précautionneusement contrasté avec le rôle très différent de l'ukemi avec un partenaire.

 

J'ai découvert plus tard que mon premier professeur reproduisait simplement avec nous sans aucune véritable explication la procédure de formation qu’il avait reçu de son propre professeur (qui, incidemment, avait également été le professeur de Minoru Inaba, du Dojo Shiseikan). Comme ses compétences en anglais ne lui permettaient de donner aucune explication réelle des buts de la procédure de l’entraînement, je pense rétrospectivement qu'il espérait seulement planter des graines qui germeraient plus tard.

 

En temps voulu, moi aussi j’ai aussi découvert que ce modèle confucéen traditionnel de l'enseignement dans les arts martiaux japonais est dupliqué dans l'enseignement d’autres activités. Dans le monde de l'enseignement japonais, avec lequel je suis plus familier, une distinction rigide est faite dans les universités entre l'enseignement, en particulier l'enseignement des étudiants de premier cycle, et la poursuite de ses propres recherches. La deuxième est clairement préférée et peu d'efforts sont investis dans le premier. Il y a deux raisons à cela. La première est qu'un professeur est évalué par la recherche accomplie et non par le nombre d'élèves. (Je pense que cela a toujours été le cas, mais c'est seulement maintenant que ce sujet commence à compter pour aborder le sujet des buts de l'évaluation.) La deuxième raison, à la suite de la première, est qu’on n’a n'a jamais explicitement enseigné au professeur à enseigner. On s’attend à ce que l’aptitude à enseigner découle tout naturellement de l'expertise dans la recherche.

 

Les étudiants qui d’une façon ou d’une autre passent le test deviennent des élèves de niveau de recherche et ainsi deviennent membres du zemi du professeur (séminaire de recherche). Ces étudiants sont  ce qui existe de plus proches du deshi d'un dojo (et d’ailleurs, ils sont aussi appelés deshi). Ils sont choisis par le professeur et suivent vraiment les traces du maître. Dans l'ancien temps le meilleur deshi, aux yeux du professeur, héritait de son poste quand il se retirait et le modèle se répétait.

 

Le rôle du zemi explique aussi la pratique de la publication de documents sous le nom du professeur, alors que la recherche proprement dite et sa rédaction ont été faites par les deshi. Compte tenu de la cohésion de groupe d’un zemi et le rôle central du professeur qui consiste à s'occuper des membres du zemi, y compris pour leurs futures carrières, cette pratique n'est pas du tout considérée comme étrange. Consentir que son nom soit inclus en tant qu'auteur est une indication que le professeur a donné sa bénédiction et son accord public à la recherche effectuée.

 

Au Japon, ce modèle d'enseignement a prospéré durant l'ère Tokugawa avec Hayashi Razan et l'École Mito et a été l'élément BUN dans la relation BUN / BU, si étroitement favorisée par les samouraïs. Les jeunes samouraïs passaient leurs journées à étudier les classiques confucéens sous la direction d'un professeur sévère et ensuite entraient dans le dojo pour se former aux arts martiaux, sous un professeur tout aussi sévère. Cependant, il convient de souligner ici est que l'aspect individuel de la relation n'est pas tant l'enseignement lui-même (au sens occidental), que de permettre au deshi d'avoir une relation étroite avec le maître, car celle-ci va développer sa connaissance et compétences.

 

Cependant, on peut arguer que le parallèle ne peut être dressé aussi loin et  qu’il est aussi modifié dans une certaine mesure par ce qui est réellement montré / enseigné / appris.

 

Considérons les différentes activités ou pratique de (1) l'ingénierie, par exemple la construction de ponts, (2) la médecine, (3) l'apprentissage des langues et (4) la philosophie, car elles sont enseignées / apprises au Japon. J'ai choisi ces exemples parce qu'ils présentent un spectre de la manière dont les paradigmes culturels de la relation enseignant-élève et l'enseignement / apprentissage des compétences peuvent être évaluées, car la relation et la compétence doit déboucher sur des résultats concrets et tangibles. La relation enseignant-élève est toujours fondée sur la tradition décrite plus haut, mais débouchent sur des résultats différents.

 

(1) Dans l'ingénierie, la relation enseignant-élève doit aboutir, au Japon ou ailleurs, à la construction de ponts solides qui ne tombent pas sous le poids de ce qui passe sur eux. Souligner la grande qualité de la relation enseignant-élève ne servira à rien si cette compétence de base ou les résultats font défaut. Le propos ici est que l'activité ou la pratique doit donner des résultats concrets comme les ponts, dont la qualité peut être évaluée objectivement et relativement facilement. Toutefois, au Japon le modèle d'enseignement de base est la zemi, comme décrit ci-dessus. Le professeur mène d'abord des recherches et en publiant les résultats de cette recherche et les étudiants apprennent en participant à la recherche du professeur. Bien sûr, le professeur donne aussi des conférences à des classes de premier cycle et les étudiants ont la responsabilité d’écouter avec diligence ces conférences, maîtriser la matière et ensuite redonner au professeur, sous la forme de réponses à des questions d'examen ou dans les résultats des expériences pratiques.*

 

(2) En médecine, la relation enseignant-élève est de créer des médecins compétents. L'étudiant doit passer un examen et être reconnu comme possédant les compétences requises, en vue d'exercer la médecine professionnellement. Cependant, il me semble que, au Japon il y a un élément personnel plus présent ici que dans l'ingénierie. Au Japon, les médecins peuvent mettre en place des cliniques, après quelques années de formation et de gens choisissent vraiment de faire faire leurs opérations en se fondant sur la réputation de chaque médecin, plutôt que sur la proximité de l'hôpital. Bien sûr, l’exercice de la médecine doit déboucher sur des patients en bonne santé et peu de décès, mais l'évaluation des résultats, en termes de compétence et d'incompétence, est plus difficile qu’avec la construction de ponts. Si une personne est guérie ou non ne peut pas être strictement reliée à la qualité du traitement médical reçu. Là encore, le modèle d'enseignement est le zemi et les élèves apprennent en regardant travailler les médecins expérimentés et en participant à leurs recherches. Les patients, eux aussi, ont un grand respect pour leurs médecins et écoutent consciencieusement les explications qu'il choisit de leur donner: ils posent rarement la moindre question.

 

(3) Dans l'enseignement et l'apprentissage des langues, on pourrait penser que le test à l’acide de la relation enseignant-élève réside dans la capacité de l'apprenant à afficher des compétences comparables au locuteur natif. Cependant, ce n'est pas le cas au Japon, où le modèle établi d'apprentissage des langues est l'étude des textes écrits en anglais (des romans d’auteurs comme Dickens et Virginia Woolf sont de bons exemples ici), la traduction de ces textes en japonais, et la remise des explications détaillées de ces textes en japonais. Une alternative est l'examen détaillé de la grammaire anglaise et de la méthodologie d'enseignement, également en japonais.

 

Un professeur, depuis longtemps disparu, m'a dit une fois avec fierté qu'il était probablement l'autorité mondiale sur les verbes de Chaucer. Les membres de sa zemi l’aidaient consciencieusement dans ses recherches sur ce sujet mystérieux et certains sont allés jusqu’à occuper des postes dans le monde académique réservés par le professeur en tant que chef du zemi ou Gaku-Batsu. Il ya une dimension encore plus personnelle ici que dans la médecine, puisque les résultats escomptés ne sont pas ce auxquels nous pourrions nous attendre. La compétence orale d'un locuteur anglais natif, par exemple, n'est pas considérée comme une indication de la connaissance de cette langue. Il n'existe pas de tests de compétence de la langue native, sans même parler que l’étudiant soit capable de passer pour un natif...

 

Les tests comme TOEIC et TOEFL sont populaires au Japon mais présentent peu de rapports avec les compétences possédées par des locuteurs natifs. L’évaluation de la compétence des enseignants est également difficile, car il n'existe aucun consensus au Japon pour évaluer ce que constitue la compétence linguistique. Là encore, cependant, le modèle d'enseignement est le zemi et les étudiants apprennent en aidant le professeur à poursuivre ses recherches.

 

(4) La philosophie a été pratiquée depuis les anciens Grecs et enseignée dans les universités depuis presque aussi longtemps, mais ici il est encore moins possible de juger de la compétence basée sur des résultats. Vous devenez bon en philosophie en la pratiquant réellement et les Grecs ont privilégié une approche conflictuelle, basée sur l'individu. Bien sûr, il y avait des écoles de platoniciens et aristotéliciens, mais elles étaient fondées sur les travaux philosophiques de deux hommes, dont l'un était étudiant dans l'autre école, puis s'est détaché et a créé la sienne.

 

La philosophie est enseignée dans les universités japonaises, mais elle tend à être enseignée comme l'histoire, ou en se concentrant sur certains philosophes célèbres, comme Hegel ou Heidegger. Là encore, le modèle d'enseignement est le zemi et les étudiants apprennent en aidant le professeur à poursuivre ses recherches. Cependant, cela ne devrait surprendre personne qu'il n'y ait pas de philosophe célèbre ou original au Japon. La façon d'enseigner est trop confucéenne et la cohésion du groupe est trop envahissante pour permettre au moindre clou de dépasser.

 

Dans certains domaines l'efficacité de cette approche ne fait pas de doute. Il y a une tension créatrice entre l'enseignant et les formes qui constituent la pratique et elle fonctionne dans de nombreux domaines.

 

Les Japonais sont incomparables pour construire des structures complexes, des machines et des automobiles, là où le «facteur kata» et la cohésion du groupe sont primordiaux. L'approche semble fonctionner beaucoup moins bien dans les domaines où la créativité individuelle est nécessaire.

 

Où alors se situent les arts martiaux, et en particulier l'aïkido? Est-il plus de l’ordre de l'ingénierie, de la médecine, de l'apprentissage des langues, ou de la philosophie, ou peut-être est-ce une combinaison des quatre? L'aïkido est un ensemble d'activités complexes basés sur des principes et ceux-ci sont clairement enseignables. Les principes reposent sur les activités et la vision du monde d'une personne spécifique qui était japonais et avait suivi un paradigme d'enseignement japonais.

 

Compte tenu de ce paradigme, cependant, il peut y avoir un écart entre

(a) la combinaison de ces activités / principes du waza de Morihei Ueshiba, tels qu'ils sont un tout unifié,

(b) la propre conscience Ueshiba de l'ensemble unifié de ces activités / principes comme le produit de sa vie,

(c) la capacité d’Ueshiba à enseigner ces activités / principes à ses deshi.

 

Cette question est particulièrement importante si l'on considère les différences entre l'aïkido et son parent, le Daito-ryu, et les koryu traditionnelles. Le waza que Morihei Ueshiba pratiquait dans le Kobukan peut être trouvé dans le livre de Renshu Budo, produite en 1933 et remis pour à quelques deshi sélectionnés. Toutefois, ni les commentaires sur le waza individuel, ni l'explication donnée au début du livre ne fournit aucune indication sur l’entraînement personnel de Ueshiba. Le fait que le livre était remis à des deshi sélectionnés indique que Ueshiba l’utilisait comme une indication des progrès réalisés, comme il le faisait aussi avec les mokuroku qui résument le waza contenu dans le livre.

 

Le contenu de Budo Renshu devrait être comparé avec le film réalisé en 1935 dans les locaux de l’Asahi Shinbun et aussi avec le petit volume Budo, imprimé en 1938 également remis à des deshi sélectionnés. Il a été dit que le film de l’Asahi Shinbun représente un type de pratique qui est plus proche de l'aïkido actuel que du Daito-ryu vu dans Budo Renshu et les archives photographiques du Noma Dojo, mais il y a une différence de seulement trois ans entre les deux

 

Avec ceci à l’esprit, on peut reformuler les questions à l'alinéa précédent d’une autre façon. (A) Il y a une tension créatrice entre le régime de Morihei Ueshiba, sa formation personnelle et l'aïkido waza qu'il a créé, ou adapté du Daito-ryu. A t-il considéré que la formation et le waza comme deux ensembles distincts, comme deux parties séparées d'un tout ou comme un tout indivisible? Tous les deshi auxquels j’ai parlé choisissent la troisième option, mais soulignent qu'il n'enseignait que le waza et quelques exercices individuels comme funa-kogi/tori-fune, furitama, les suburi et quelques exercices de respiration.


(B) Morihei Ueshiba s’entraîna en permanence depuis l'adolescence jusqu'à sa mort à l'âge de 86 ans. Ainsi il ya une histoire personnelle, la maturation d'une personne. Cependant, ses discours ne couvrent qu'une partie de cette histoire, au sens où ils ont été finalisés vers la fin de cette période, dans les années Kobukan et après, quand il a embrassé la religion Omoto. Seuls quelques deshi étaient intellectuellement outillés pour saisir sa façon de présenter ce qu’il faisait.

 

(C) Tous les deshi avec lesquels j'ai longuement parlé de la méthodologie d'enseignement de Morihei Ueshiba (Noro, Tada, Yamaguchi, Arikawa, Isoyama) soulignent que Morihei Ueshiba montrait le waza et s'abstenait de toute explication technique, mais tenait de longs discours sur l’univers, etc. qu’ils n'étaient en mesure de comprendre à l'époque.

 

Ainsi, il ne faut donc pas être surpris d'apprendre que Ueshiba a suivi le modèle d'enseignement traditionnel esquissé précédemment. Bien sûr, il ya une différence de taille entre une grande université et un petit dojo, mais il y a bien moins de différence de taille entre le Kobukan du début, par exemple, et le zemi universitaire, dans un département et au sein d'une faculté. Les deshi du Kobukan étaient les proches collaborateurs d’un processus de recherche en cours et ont également partagé ce processus, souvent sans être pleinement conscient de ce qui se passait. Nous allons examiner cette prise de conscience et de ses limites dans l’article suivant.

 

 

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Très respectueusement je vais devoir critiquer la vision dualiste de l'enseignement, occidental VS japonais du bon professeur (de la part d'un occidental cela ne le surprendra pas).

 

De façon très ironique, le zemi et ses pratiques claniques me parait exister en Occident: je me souviens avec émotion d'un séminaire ultra pointu de linguistique où un étudiant objectivement couvée par son directeur de thèse exposait doctement son projet de linguistique du timbre-poste... (je ne suis pas resté longtemps).

 

Plus sérieusement, pour reprendre son exemple de la médecine, le zemi existe aussi en Occident tant dans la méthode que les résultats: les médecins parlent souvent de leur "maître qui-leur-a-tant-appris". La cour d'un mandarin (tiens tiens) en médecine s'apparente à un zemi et on peut dire qu'elle est la règle dans les études médicales post-internat en France.

 

Quant aux résultats...

 

On doute que le système change quoi que ce soit pour la médecine: les gens choisissent aussi en Occident de se faire opérer sur la base d'une réputation et non sur la valeur absolue d'un diplôme.


Concernant l'enseignement des langues, on ne peut dire que cet enseignement soit un succès tant les japonais sont peu à l'aise avec les langues étrangères (ou est-ce les étrangers eux-mêmes?...).

 

Pour la philiosophie et les activités créatives, P.Goldsbury se fait l'écho de la longue lamentation des occidentaux qui travaillent et vivent en Asie: la tradition confucéenne présente pour effet pervers de tuer la créativité, laquelle commence par savoir, vouloir, pouvoir dire NON. Les asiatiques ne savent pas dire non pour la plupart, sourient pour s'en tirer et retournent à leur routine (au quotiden c'est étouffant).



Autre problème: universitaire, P.Goldsbury voit l'enseignement au travers du prisme scolaire. Certes les Grecs ont inventé une forme de "cours", d'entraînement à la pensée avec un professeur recruté / désigné en tant que tel (Alexandre le grand et Aristote). Mais l'enseignement en Occident ne se résume pas à l'Université...

 

A la Renaissance il n'existait pas d'école de Beaux-Arts et l'apprenti entrait - jeune, à l'adolescence ou avant - dans l'atelier d'un peintre plus ou moins établi / célèbre pour apprendre un métier (et c'était courant dans d'autres métiers ou "arts" ). De la même façon qu'un deshi d'O sensei.

 

Il commençait par nettoyer, préparer les toiles, les pigments et il copiait. Car l'atelier à l'époque (pour peu que le peintre soit un peu renommé) était une unité de production: il n'y avait pas d'autres façon de créer des images sinon par le recours à cet étrange artisan. L'apprenti apprend, devient ouvrier, seconde le maître pour produire. Léonard de Vinci dessina des rubans, des masques et des costumes de fête pendant plus de quinze ans. Rubens possédait une mini usine de tableaux qui tournait à plein régime. Il avait une gamme de prix variable selon qu'il se chargeait de la tête et/ou des mains ou de l'intégralité du tableau (qui coûtait alors une fortune, on frémit à l'idée de la somme que dut débourser Marie de Medicis). Ainsi il devient peintre dans la seule structure possible: un zemi est-on tenté de dire.


Ce mode de transmission ne me paraît donc pas spécifique du Japon ni du budo.

 

On pourrait facilement conclure que le processus d'apprentissage à l'époque consistait à reproduire, copier, voler la technique ou s'en imprégner par la copie. Rien n'est plus faux à mon avis.

 

Un exemple de base: outre leur talent, les peintres devenaient célèbres pour la qualité de leurs pigments et ceci impliquait la transmission d'un savoir technique ainsi que le secret sur ces procédés, de sorte que ne devenait pas apprenti qui voulait). Assumer ou croire (en l'absence d'expérience) que l'on apprend au contact direct du maître par une sorte d'imprégnation a-verbale est extrêmement discutable: ce que donne le maître tient souvent en très peu de phrases et il les délivre au compte-gouttes lorsqu'il repère que l'étudiant est prêt à comprendre.

 

D'ailleurs, même dans le cadre universitaire cette économie a encore son rôle à jouer. Quiconque a donné des cours sait qu'il ne faut pas noyer les gens sous la technique sinon c'est l'indigestion assurée. Une seule phrase peut en revanche tout changer et même si ce n'est pas de la technique pure, elle peut ouvrir un chemin.

 

De sorte que les prémisses de Peter Goldsbury me semblent biaisées. Il va de soi que sa description de l'enseignement traditionnel explique bon nombre de différences culturelles. C'est très intéressant.

 

Mais j'ai peine à croire que les maîtres de budo ne pouvaient expliquer. Que les élèves ne puissent pas comprendre est une autre affaire.

 

Du point de vue de l'Aikido et pour avoir vécu au contact d'un maître dessinateur je suis convaincu d'une chose: O sensei ne donnait pas tout à tout le monde de la même façon.

 

Saito sensei disait que le fondateur lui expliquait la raison d'être des techniques. Les témoignages de première main (P.Voarino pourrait ici nous en dire plus) semblent montrer que la technique tenait une grande place à Iwama. Que les deshi de Tokyo n'aient pas bénéficié du même enseignement ne devrait plus surprendre personne après le travail de S.Pranin

 

O sensei pendant de nombreuses années ne faisait que passer à Tokyo, que pouvait-il enseigner? Il donnait l'image du but à atteindre et partait, ayant sûrement autre chose à faire si l'on en uge par le nombre impressionnant de ses voyages, dans ce qu'il considérait sans doute comme les dernières années de sa vie ("ce vieil homme" répétait-il).

 

On ne peut s'empêcher de penser que le niveau prodigieux de Gozo Shioda est en partie du au fait que Ueshiba lui a montré bien des choses même s'il ne les verbalisait pas forcément.

 

C'est là je pense une grande confusion: on peut expliquer explicitement quelque chose sans parler, sans tout expliquer à l'élève qui devra de toute façon accomplir tout le chemin à son tour. 

 

Mon maître dessinateur m'expliquait un jour la leçon d'un de ses profs aux Beaux Arts. Début de la séance, Frédéric se jette sur le papier comme d'habitude pour se livrer à son numéro de virtuose lorsque le prof lui attrapa le poignet et lui dit un seul mot: "regarde".

 

Bien sûr si l'on ne sait pas saisir ces instants, on rate pas mal de choses.

 

Que O sensei n'ait parlé de son entraînement n'est en rien surprenant. Comme disait ce maitre dessinateur, "il faut multiplier les expériences". Sagawa sensei dit exactement la même chose, personne ne peut vous enseigner, vous devez aller chercher l'information, quand on cherche on trouve.

 

Mettons nous cinq minutes dans la peau d'O sensei, rural dans l'âme, possédé par ses dieux, issu et héritier d'un temps révolu: il devait se sentir étranger dans une époque devenue si profane, matérialiste, dans un Tokyo lancé à toute vapeur dans le monde de la consommation et du moderne, amnésique par nécessité.

 

Que conclure de ses longs discours aux deshis de Tokyo? qu'il ne pouvait, voulait ou ne savait pas faire cours? Ben voyons. Bien plus sûrement il tentait de les éveiller, de leur faire sentir une autre réalité.

 

Croyez-vous vraiment qu'il ne les voyait pas s'endormir?

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7 décembre 2011 3 07 /12 /décembre /2011 14:23

 

pgoldsbury.jpg

 

 

 

J'entame ici la traduction / synthèse des articles de Peter Goldsbury parus sur les forums d'AikiWeb. Au passage je ne peux que recommander ce forum avant tous ceux que je connais car les participants font preuve d'une tenue remarquable, peut-être parce qu'il n'y existe pas d'anonymat. Au-delà, ceux qui s'expriment possèdent en général un très bon bagage ce qui évite les remarques péremptoires d'ignares. La somme d'informations disponibles donne un peu le vertige tant en liens utiles qu'en réflexions documentées.

 

 

Cette série de traductions est vraiment destinée à ceux qui ne comprennent pas assez bien l'anglais pour s etaper des pages dans une langue assez exigeante, je pense à Bruno qui devrait se régaler. Il en a publié 21 à ce jour. J'ai donc plein de travail. On va essayer de tenir le rythme d'un tous les deux semaines... essayer dis-je.

 

 

 

On ne peut être que frappé par l'érudition de P.Goldsbury, la démonstration constante de la profondeur de son savoir, toujours mesurée, pondérée et finalement extrêmement iconoclaste avec l'air de ne pas y toucher. On touche au très très haut niveau, bien loin de la plupart des discours communs, habituels et peu infomés sur l'Aikido.


Son CV est d'ailleurs impressionnant. J'ai l'impression de trouver là un exemple de ces excellents professeurs qui peuvent illuminer une année voire influer sur votre parcours.

 

Né le 28 April 1944. 6ème dan Aikikai. Professeur émérite à l'université d'Hiroshima où il enseigne la philosophie et la "culture comparée" (comparative culture). Elève de Mitsunari Kanai en 1973. Puis de retour en UK en 1975, au Ryushinkan Dojo de Minoru Kanetsuka, K Chiba lors de ses séminaires. S'installe à Hiroshima, Japan, en 1980 élève de Mazakazu Kitahira, Shihan, 7th dan. S'entraîne avec Seigo Yamaguchi, Hiroshi Tada, Sadateru Arikawa and Masatake Fujita.

 

 


Le but n'est pas ici de traduire in extenso tous ses articles, certains fort longs et considérablement étoffés d'une bibliographie pléthorique qui ferait passer une édition savante pour un Que sais-je?


Qui plus est l'abondance des termes japonais me dépasse alors que je sais seulement demander où sont les toilettes (certes c'est utile), je choisis de lui faire confiance pour la traduction, problème crucial qu'il soulève de nombreuses fois (affaire à suivre) d'ailleurs.

Cela dit pour le premier article, il est bon de bien poser les cadres donc voici une traduction intégrale.



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26 mars 2007
 

Cet article est la synthèse de longues discussions sur certains sujets récents déjà abordés dans les forums de discussion d'AikiWeb et par courrier privé. Les différents thèmes sont étroitement liés et le traitement de l'un influence la perception et le traitement des autres.

 

Il s'agit un travail en progression constante et qui n'est pas conçu comme un document académique à part entière. Les thèmes abordés sont liés aux différentes questions liées à la transmission de connaissances théoriques et pratiques dans un art martial non compétitif comme l'aïkido, en particulier la transmission du savoir à travers les filtres culturels. Toutes ces questions sont fondamentales pour notre façon de concevoir la forme et le contenu de la formation en aïkido que nous recevons de la part de nos enseignants et qui peuvent être présentés comme des propositions, subsumée sous les trois rubriques du titre.
 
Transmission
(a) Morihei Ueshiba ne fit aucune tentative pour «enseigner» les connaissances et les compétences qu'il possédait à ses deshi.
(B) Ces derniers ont tous acquis des connaissances profondes et des compétences pendant leur temps comme deshi, mais il est loin d'être clair qu'ils aient acquis tout le savoir possible ou que tous aient acquis les mêmes connaissances.
 (c) Morihei Ueshiba semble n’avoir fait aucune tentative spécifique pour vérifier si ses deshi avait compris ce qu'ils avaient appris de lui.
 
Héritage

(D) D’un autre côté, toutes les preuves indiquent que Morihei Ueshiba s’inquiètait beaucoup de la transmission de l'art aux générations futures et, à la fin, désigna son fils Kisshomaru Ueshiba comme héritier et successeur.

(E) Kisshomaru Ueshiba semble avoir changé l'héritage qu'il a reçu de façon assez radicale, encore une fois, sans réaction claire de la part de son père, à tel point qu'il a été indiqué que l'aïkido enseigné par lui et par ses successeurs aujourd'hui, n'est plus l'aïkido de Morihei Ueshiba.
 
 
Emulation
 
(F) De la meme façon que les héritiers de Morihei Ueshiba ont transmis leur savoir et leurs compétences à leurs deshi, les deshi de Morihei Ueshiba ont transmis leur savoir et leurs compétences à leurs propres deshi, mais avec des degrés de succès très variables, de sorte que les connaissances et les compétences des générations présentes et futures deviennent et deviendront de plus en plus variables en qualité, à mesure qu'elles s’éloignent de la source.

(g) Le fait que beaucoup d'entre eux vivent en dehors du Japon fait que l'aïkido, devenu un  art pratiqué plus en dehors du Japon qu’à l’intérieur, a profondément affecté  / modifié / altéré l’essence de son charactère / de sa nature et continue de le faire.
 
Dans les articles à venir je vais examiner une par une ces trois catégories, car, comme je l'ai suggéré plus haut, je crois qu'elles sont fondamentales dans la perception que nous avons de l'art tel qu'il est pratiqué, ici au Japon et à l'étranger.
 
 
 

Cependant, je crois aussi que certains présupposés cruciaux s’expriment, ne serait-ce que dans la façon dont ces catégories sont formulées. Ces hypothèses, qui sont autant de questions très controversées, sont basées sur un paradigme particulier (à défaut d'un meilleur terme).
 
Ce paradigme peut également être exprimé au travers d’un certain nombre de propositions:
 
(1) L’Aïkido est un budo qui peut être pleinement enseigné et entièrement appris (dans le sens où il est possible pour les deshi d'acquérir toutes les compétences du maître)
(2) L'aïkido est un budo qui doit être enseigné et appris de façon systématique dans l'enseignement et l'apprentissage des stratégies.

(3)  Même si l'enseignant est d'une importance cruciale dans ce processus, c'est la maîtrise de l'enseignement et des stratégies d'apprentissage de la part de l' étudiant qui finira par déterminer si les connaissances et les compétences peuvent être ou ont été ou sont en cours d'acquisition

(4) Ainsi, il existe un élément important de vérification et d’évaluation indépendante de l'efficacité interne de l'art, mais il est basé sur le critère / appréciation très vague de ce que l'art doit «faire» dans une situation réelle.
 
 
(5) Il ya aussi un aspect «moral» de l'art, au sens où

(1) l'art devrait apporter un changement chez celui quie le pratique, et

(2) ce changement devrait être positif, quelle que soit la façon de définir ce terme.
 
 
 

On peut opposer à cela qu'il s'agit d'un paradigme «occidental», d'une pertinence limitée par rapport à un art martial japonais qui est fortement structuré verticalement et fondé sur l’enseignant.

Néanmoins, il est un fait incontesté que l'aïkido s’est rapidement répandu à l'étranger avec la bénédiction du Fondateur (tel un «pont d'or», selon les mots mêmes du Fondateur prononcés à Hawaii) et on peut aussi faire valoir que l'art a une base plus forte, en termes de connaissances et de chiffres, en dehors du Japon que dans le pays.


Ainsi, le paradigme “occidental” ne peut pas être rejeté pour la simple raison qu'il est occidental. Ce paradigme, et les questions culturelles qui l'entourent, sera abordé fréquemment durant la discussion sur les propositions énumérées ci-dessus.

Personnellement je crois que ce n'est pas entièrement un paradigme occidental, mais aussi qu'il existe d'importantes différences culturelles dans la façon particulière dont les éléments de ce paradigme sont interprétés, voire perçus / compris, et ceci est d'une grande importance pour l'aïkido.


Avant que nous puissions commencer cette discussion, cependant, un élément plus crucial doit être ajoutée à cela. L'art de l'aïkido est basé sur la vie d'un individu et il est tout aussi délicat et controversé de distinguer clairement entre la vie qu'il menait, la formation qu'il a entrepris à partir de l'art qu'il a créé et les traditions relatives à l'art qui en sont les conséquences. La vie de Morihei Ueshiba et les circonstances dans lesquelles il a créé l'aïkido suivent un schéma reconnaissable et qui ne peuvent pas facilement être interprétés comme spécifiques d’une culture nationale particulière.
 
Le modèle est esquissé dans le paragraphe suivant et comporte plusieurs étapes, même si parfois ils ne peuvent pas être facilement séparées. Les étapes peuvent également être exprimées comme des propositions:


(1) Un individu charismatique subit une transformation physique et spirituelle à la suite d'une formation personnelle rigoureuse. L'individu est dans au sens propre un «solitaire»: il se marie et produit des descendants, mais cela n'affecte pas son objectif central de s’entraîner en tant qu’individu
 
(2) La personne attire des disciples, qui aspirent à obtenir ce qu'il possède. Les disciples entreprennent également une formation rigoureuse, qui est censée être une réplication de certains éléments, mais pas tous, de la formation que l'individu a lui-même entrepris.
Certains disciples complètent ce manque par leurs propres entraînements supplémentaires en dehors du dojo.


(3) Toutefois, l’entraînement est accompli en groupe et le groupe réalise une cohésion interne étroite, fondée sur le fait que tous les membres sont «uchi-deshi», ou étudiants à demeure chez l'individu charismatique.


(4) L'organisation évolue, qui est plus que la somme totale des individus qui la composent.
 

 

(5) La formation personnelle de l'individu devient un «art», auquel est donné plusieurs noms, mais qui devient aussi distinct du savoir accumulé de l'individu charismatique créateur.

(6) Puisque l'art a été créé et a prospéré du vivant du Fondateur et ne prend pas fin avec sa mort, il acquiert ainsi une vie autonome et est également utilisé comme point de repère de l'authenticité.
 

 

(7) Puisque l'individu charismatique, maintenant appelé le Fondateur ou tout autre nom approprié, est mortel, il 'confie' l’«art» à ses disciples, mais en confiant  l’organisation centrale et la formation aux mains de son fils, qui est aussi un deshi de première génération
 

 

(8) À ce point, les autres deshi ont un choix à faire: accepter la nouvelle position du fils ou aller sur leur propre chemin et créer d'autres formations, organisations, ou arts, également basés sur l'original
 

 

(9) Ainsi, il existement véritablement un «passage de témoin”. Un leg, un héritage, une tradition est ainsi créé dans chaque cas, et aussi l’histoire respective des traditions ainsi créées: autant de façons d'interpréter les activités du fondateur et de sa place au sein de chaque tradition.
 

 

Si l’on a en tête les travaux de CG Jung et Joseph Campbell, certaines des premières étapes de ce modèle sont facilement identifiables comme le parcours d'un héros .


Cependant -et c'est quelque chose que ni Jung, ni Campbell n’ont beaucoup discuté - la façon dont le voyage du héros est reproduit, rejoué / reconstitué et valorisée dans chaque culture est extrêmement conditionnée par cette culture et ses valeurs. (Je pense que Jung et Campbell supposaient que chaque culture interpréterait les exploits du héros de façon particulière, à savoir, "occidentale".) Donc, même si j'ai dit plus haut que ce modèle ne peut pas facilement être affecté à une culture nationale particulière, il sera pas approprié pour les Occidentaux de porter des jugements sur des aspects typiquement japonais de l'évolution de Morihei Ueshiba en tant que «héros» du budo, au seul motif que sa vie suit le schéma habituel, esquissé ci-dessus.

Je dois ajouter en guise de conclusion que ces colonnes sont le résultat de près de trois décennies passées au Japon, devenant ainsi partie de la culture «de l'intérieur», (si l’on peut dire), dans le contexte général de

 

(1) l'enseignement et la recherche dans une grande université,

 

(2) de la pratique de l'aïkido avec un grand nombre d'enseignants (mais toujours avec un professeur particulier principal), et

 

(3) l’enseignement comparatif de la culture et de la négociation interculturelle afin de mûrir les étudiants japonais dans une des cursus d'études supérieures de l'université.

Je les ai mis dans l'ordre ci-dessus, car je considère mon temps à l'Université d'Hiroshima comme le lieu privilégié du processus fondamental d’apprentissage d'intégration dans la culture en général. Le dojo est une miniature de cette culture et dans le dojo certains aspects de la culture sont présents à un degré accru et d'autres sont absents.
Enfin, l'enseignement comparé de la «culture» à des «indigènes» a enseigné une certaine sensibilité aux problèmes liés à l'utilisation du terme lui-même.
 
J'ai donc de première main l'expérience d'être exposé dans son lieu de naissance à ce qui est pensé comme un art martial «global» ou «international», mais d'origine japonais,
 
J’ai enfin de première main l’expérience de comprendre l'art que je pratique au sein même des paramètres de sa culture d’origine.


 
Ce que j'utilise ici, en fait, est un argument d'autorité et nous savons tous que c'est la forme la plus faible de l'argument.
 
Par conséquent, je m'attends à ce que ces arguments soient examinés pour ce qu'ils sont et non pas parce que c'est moi qui les utilise. Toutefois, ceux qui contestent ces arguments devraient également être conscients de la façon dont leur point de vue culturel de départ peut affecter la façon dont ils formulent à la fois l'argument et les critiques.

 

Pour ceux qui s'intéressent à la culture comparée, j'ai utilisé dans mes classes les deux œuvres de Geert Hofstede: Conséquences de la culture et Cultures des Organisations: Logiciel de l'esprit.
 
Hofstede est hollandais et son travail n'est pas sans problèmes. Toutefois, étant donné la sensibilisation adéquate de ces problèmes, son travail est une cheville raisonnablement fiable sur laquelle pendent le traitement général de la culture comparatifs.
 
Ainsi, dans les articles à venir je vais examiner chacune des catégories générales transmission, héritage et émulation, pour enchaîner ensuite de façon plus détaillée sur le paradigme de l'enseignement et l'apprentissage ainsi que sur la biographie «héroïque» de Morihei Ueshiba.
 
Les conclusions générales seront assez sombres.

 

 

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Il s'agit ici presque d'un discours de méthode bien dans l'esprit d'une étude universitaire scientifique si on reconnait ce statut aux sicences sociales. Il est hors de question d'en faire l'explication de texte mais d'emblée P.Goldsbury tape exactement au point sensible de la problématique de l'Aikido: quelle transmission? Transmission de quoi? Les chapitres suivants aborderont en plus l'épineux problème du comment...

 

Certaines remarques légères sont lourdes de sens, la place de Kisshomaru Ueshiba, la perte de savoir des deshis, la rupture d'avec la technique réelle d'O sensei. Toutes ces remarques ont d'autant plus de poids qu'elles sont abordées de front et sans faux semblants précisément par un pratiquant ayant évolué au coeur du Hombu dojo.

 

Les articles suivantes sont encore plus précis sur ces points.

 

 

A suivre.

 

 

 

 

 

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6 octobre 2010 3 06 /10 /octobre /2010 03:49

Je termine l'excellent livre de Tatsuo Kimura, Tomei na Chikara, Transparent or Invisible Power, paru en 1995 au Japon (et depuis régulièrement réédité) puis en août 2009 dans sa traduction anglaise. Existe t-il une version française ? pas sûr, aussi je vais tenter d'en extraire la moëlle sur quelques articles.


Le second livre de Kimura Tatsuo, le principal disciple de maître Sagawa, constitue un portrait de Sagawa Yukiyoshi et de son parcours.
 


Sagawa Yukiyoshi est le fils aîné d'un riche commerçant de Hokkaïdo qui pouvait s'offrir les cours de Takeda Sokaku, le fondateur du Daito-ryu, qui demandait 500 yens par mois quand la plupart des gens en gagnaient 8…
C'est vers l'âge de dix ans qu'il rencontra pour la première fois celui qui allait être son seul et unique maître, Takeda Sokaku. Tout le monde connait plus ou moins Takeda Sokaku dans le monde de l'aikido mais le personnage et son héritage sont très complexes, mal connus.

 

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Sagawa Nenokichi fut l'un de ses élèves / bienfaiteurs et son fils Yukiyoshi s'entraîna très tôt en compagnie de son père avec Takeda. Sagawa senseï raconte notamment comment vers dix ans, le jugeant trop jeune et sans doute incapable de comprendre ce qu'il lui donnait, Takeda sensei lui enseigna le secret de l'école de sabre Jiki Shinkage ryu. Ceci lui permit de comprendre l'Aïki, le cœur même du Daïto ryu à l'âge de dix-sept ans.


Il passe alors le reste de sa vie à approfondir ce savoir et mourra vers 96 ans. Mieux que ce portrait rapide, la suite de petites fiches de lecture permettra de mieux saisir la personnalité et le leg de Sagawa sensei.


Pendant des années, Kimura nota toutes les paroles de son maître, pour rassembler une base de 5000 pages, ensuite organisées pour en tirer un tout cohérent.
Disons le tout de suite, je considère ce livre au même titre que le Livre des cinq roues de M.Musashi ou Le sabre de vie (Life giving sword je ne connais pas le titre en français) de Y. Munenori. je recommande aux anglophones de lire dans le texte ou mieux en japonais si vous le pouvez.
 
Deux citations pour commencer la série…
1. L'aiki véritable projette une personne de façon lente et calme. Les projections bruyantes* et "flashy" ** sont faites pour impressionner les gens de l'extérieur ***.
*("loud" mais on pourrait dire démonstratives, bavardes presque)
**(je conserve le mot anglais devenu presque frenchy désormais)
***("outsiders" les gens de l'extérieur mais aussi les non initiés, les néophytes etc)

2. La simple pratique de balancer une épée de bois (suburi avec un bokken pour faire court) peut grandement vous aider si vous en faites beaucoup. Voilà ce qui est important. Vous accomplirez beaucoup par l'entraînement. Mais ceci n'est que la construction du corps. Peu importe le travail que vous accomplirez, cela ne signifie pas que vous atteindrez l'aiki.

 

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5 octobre 2010 2 05 /10 /octobre /2010 04:07

 

SAGAWAsenseismall

 

 

Des mains évidemment puissantes...
 
 


Deuxième partie tout entière consacrée à la définition de "aiki" selon Sagawa sensei
Encore une fois je recommande vraiment d'acheter ce livre car la lecture permet aussi aux mots "d'infuser".


J'opte volontairement pour une traduction très littérale car du Japonais à l'anglais, la traduction a déjà du faire des ravages, inutile d'en rajouter. La traduction du japonais au français va donc être un tour de force.
 
- L'aiki donc…


D'abord la définition selon Tatsuo Kimura, en première page du livre.


Une technique effectuée par l'harmonisation de l'énergie qui surpasse les autres techniques utilisant la force et la manipulation des articulations. Avec une compréhension profonde de Aiki, il est possible pour une petite fille de défaire un homme fort.

Sagawa sensei ne cache pas la difficulté, voire l'impossibilité d'expliquer ce qu'est l'aiki (on se demande parfois s'il ne prend pas un malin plaisir à repousser les étudiants ou les aspirants… plus sûrement il a dépassé la langue de bois ou commerciale).


On sent même parfois une sorte d'élitisme un rien cynique, d'autres diraient nourris par l'expérience: une personne stupide ne peut absolument pas faire aiki ( to do aiki)...


Même pour les talentueux, il est impossible de faire cela avant 20 ou 30 ans. Et pour ceux sans talent c'est absolument impossible.


... No comment.

 

Sagawa sensei mentionne plusieurs fois que les explications orales lui semblent inutiles. On reconnait là un classique de l'enseignement traditionnel. Mais il ne s'agit pas d'une défiance par rapport à tout enseignement ou toute pédagogie, il s'agit seulement pour lui de la conséquence naturelle d'un fait bien simple: très rares seront les élus. Comprendre et maîtriser l'aiki sera le privilège de quelques happy few...
 
D'un autre côté il ne ménage pas ses efforts et comme il le dit lui-même, enseigner c'est finalement donner des indices. Mettons-nous sur la piste.

 
Sagawa sensei passe un temps considérable à expliquer l'aiki et ce qu'il n'est pas.
Il est courant de lire un peu partout que les mots en budo ne servent à rien. Ce qui tendrait à signifier que si les mots sont impuissants alors la pensée qu'ils expriment ne sert aussi à rien. Or, au fond Sagawa sensei dit strictement l'inverse à son élève: selon lui il faut penser, il faut ré-flé-chir.


Sagawa sensei nous donne d'ailleurs une sorte de chemin, presque un mode d'emploi, bien loin d'une exploration indicible et informulée.

 

Certes l'étincelle initiale n'est pas de l'ordre du verbe mais de la sensation:


L'aiki n'est fondamentalement pas quelque chose que vous pouvez apprendre en écoutant quelqu'un vous l'expliquer. C'est quelque chose que vous devez saisir de vous-mêmes en pensant à la sensation quand vous êtes projeté avec l'aiki et faire devenir lentement vôtre.
L'aiki demande un éveil, une épiphanie.

 

Parce qu'il est une inspiration, un génie peut le comprendre immédiatement alors que ceux qui ne sont pas très brillants auront le plus grand mal quels que soient leurs efforts. On ne peut pas enseigner aiki.

 

On peut donner des indications mais on ne peut l'expliquer oralement.
 
Ensuite tout est travail et réflexion personnelle, tout est pensée et effort.


Sagawa sensei passe un temps considérable à expliquer que cette découverte initiale doit ensuite être étayée, travaillée, explorée durant toute la vie. Car un peu paradoxalement:


C'est pourtant quelque chose que tout le monde peut réaliser si vous comprenez le principe et que vous entraînez pendant des décennies.


Et ceci demande un travail conscient:


C'est notre cerveau qui nous rend supérieurs aux animaux. A la racine de tout progrès se trouve le désir d'évoluer, de grandir.

 

Le vrai progrès n'est possible qu'en réfléchissant et en reconsidérant (remettant en question, en cause) l'art et les techniques. Il est important d'analyser continuellement, sans relâche..

 

Le secret est de toujours toujours continuer à réfléchir. La raison pour la quelle les gens ne deviennent pas efficaces ou ne deviennent pas forts est qu'ils ne contemplent pas. La réflexion doit devenir partie intégrante de votre vie.


Le budo n'est pas indicible, il n'est pas (que) pure sensation physique: il est aussi affaire de pensée, de réflexion. Si on écoute Sagawa sensei, la réflexion est même un moteur fondamental.

 

L'absence de réflexion est pour lui la source de tous les maux:


Votre problème est que vous ne pensez pas par vous-mêmes, vous voulez qu'on vous enseigne. Peu importe à quel point on vous enseigne, vous oublierez tout très vite. Mais quelque chose que vous avez acquis par vous mêmes et avez lutté pour obtenir restera en vous, vous ne l'oublierez jamais. En d'autres termes enseigner n'est rien de plus que de donner les bons indices. L'étudiant doit comprendre par lui-même.

 

Il répète ce fait à l'envi: il a atteint son niveau en allant jusqu'au bout de la réflexion, en utilisant toutes les ressources de son esprit. Et bien souvent il utilise le mot comprendre et non pas saisir ou voler la technique:

 

bien des nuits je suis resté éveillé, réfléchissant en profondeur.


Et de la connaissance naît d'ailleurs des opinions bien tranchées...:


Quand vous parviendrez à comprendre aiki, aussitôt que quelqu'un parlera du "flot du ki", vous comprendrez qu'il ne sait rien. Si vous adoptez la perspective que l'aiki est le flot du ki, vous n'irez nulle part quoi que vous fassiez.


Cette optique est étonnamment rationnelle et je dois dire que c'est une des (agréables) surprises du livre. Pas de magie ici, pas de pouvoirs surnaturels. Pas de grand kiki. Une compréhension, une révélation presque, et beaucoup, énormément de travail.


Ce n'est pas le ki ou quoi que ce soit de spirituel. Takeda sensei l'appelait Aiki no jutsu, ce qui montre bien qu'il le considérait comme une technique. Les gens disent que c'est le ki mais ça n'a rien à voir. L'aiki n'est pas mystérieux. Il est fondé sur un principe réel.
 
 
Au fait c'est quoi l'aiki? Comment ça marche?


Hélas, ce n'est pas visible ni reproductible si facilement...

Vous pouvez regarder tant que vous voulez, aiki ne peut pas être compris en regardant la forme extérieure.
Vous rendez votre adversaire impuissant par une action interne qui n'est pas visible de l'extérieur.


Il semble que la plupart des gens dans cet art essaient de copier la forme en croyant que, tant qu'ils copient la forme, ils s'entraînent correctement mais ce n'est pas du tout ça. Ce qui est vraiment important ne réside pas dans la forme mais dans quelque chose où la forme n'apparait pas.

Alors? Je vous laisse lire:


Peu importe la force que vous utilisez (…) tout ce que j'ai à faire est de bouger d'une fraction de centimètre et l'adversaire ne peut plus utiliser sa force.


L'aiki projette une personne lentement et calmement, les chutes bruyantes et flashy / spectaculaires servent à impressionner les gens de l'extérieur.


Je suis fort parce que je bouge.


Je peux identifier le point faible de l'adversaire presque immédiatement parce que j'ai complètement relaxé/relâché mon corps.


Je ne m'oppose pas à la puissance de mon adversaire. J'utilise mon pouvoir concentré à l'instant absolument critique, le reste du temps, je n'utilise aucune force.


Par l'entraînement, j'ai conditionné mon corps pour n'être influencé par aucune sorte de force.


Vous n'avez pas besoin de force, ce n'est pas nécessaire.


Le kuzushi, déséquilibrer l'adversaire, est une partie de l'Aïki, mais ce n'est pas toute l'affaire.


Il se dessine un procédé au fond très proche de ce que décrit O sensei. L'instant, le présent, agir quand il faut, concentrer l'énergie, cette énergie qui n'est pas de la force mais ce qui habite kokyu rokyu, la coupe...
 
Et pour finir la cerise sur le gâteau:


L'aiki est essentiellement offensif.

 

La défense est invariablement brisée.

 

On dit souvent que la meilleure défense c'est l'attaque. Dans cette affirmation il faut comprendre que vous devez être actif, ne pouvez rester passif.

 

Voilà une phrase qui en choquera beaucoup mais qui est complètement en accord avec l'enseignement des armes selon Saito sensei, la façon d'effectuer shomen-ikyo par O sensei dans Budo, avec ce que répétait Hikitsuchi sensei: "commencer le premier, ne pas attendre".


Sans confondre prendre l'initiative avec agressivité, sans confondre offensive avec violence, il est temps de rompre avec ce qu'on nous rabâche depuis quarante ans en aikido dans un magma new-age parfumé à la non-violence: l'aikido n'est pas une défense.


Prochaine partie: l'entraînement, shogyu.


L'entraînement (et non la pratique) et l'entraînement encore et toujours car selon Sagawa sensei:


Même en s'entraînant il est difficile de comprendre aiki alors il n'y a aucune possibilité pour quelqu'un de le comprendre sans s'entrainer...

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4 octobre 2010 1 04 /10 /octobre /2010 05:55

Quatrième volet de la suite de posts sur Sagawa sensei.   

 

 

 

 

photo-28-

 

 

En dehors des grands thèmes, on trouve dans le livre quantité de petites remarques très intéressantes, amusantes. Elles dessinent un portrait assez savoureux de Sagawa sensei, à la fois ironique, caustique, fataliste, plein de passion. Sans doute un rien solitaire.

 

J'encourage vraiment à le lire. Les premiers articles tombaient sous le sens, en suivant le plan du livre: la "définition" de l'aiki, l'entraînement shugyo sont les deux pans majeurs du livre.

 

Un des aspects un peu caché de ce livre réside dans de toutes petites phrases qui mises bout à bout deviennent intéressantes (à moins qu'elles ne trouvent un écho dans mes préoccupations du moment ;-) et qui concernent l'enseignement et le combat, deux thèmes d'apparence éloignés mais intimement liés.  

 

Il faut bien noter que tous ces aspects sont connectés dans l'esprit de Sagawa sensei: l'entraînement, l'aiki, le combat, l'enseignement sont autant de facettes d'une vie: on ne les distingue que par commodité. Le professeur apprend, continue à progresser mais ne peut être professeur que parce qu'il a atteint un nouveau suffisant par son entraînement, etc.   La transmission, l'enseignement.  

 

On ne retrouve pas chez Sagawa sensei une "méthode" commune à de nombreux experts qui considèrent que l'apprentissage consiste essentiellement à répéter un geste jusqu'à temps que l'individu l'habite de l'intérieur.   

 

On ne peut se cantonner à reproduire la forme, il faut faire l'inverse:

 

Quand vous mettez une bonne dose de travail dans la substance plutôt que dans l'apparence alors le résultat est une belle forme.

 

Même si pour lui expliquer ne sert pas à grand chose:

 

Traditionnellement un sensei ne faisait que montrer. Il ne vous aurait jamais pris la main pour vous enseigner. C'est pourquoi chacun s'entraînait désespérément et essayait d'absorber les leçons. 

 

C'est à l'élève de travailler. Ce qu'on appris par soi-même est appris pour toujours.

 

Le professeur (ou sensei si vous êtes puriste) n'est pas là pour expliquer mais pour montrer.   

 

Peut-être est ce parce que je vous en montre trop que vous ne pouvez devenir compétent.

 

On rejoint le propos sur l'entraînement: personne ne peut faire les sacrifices à votre place, personne ne peut vous épargner le travail, vous devrez d'une certaine façon vous accomplir seul. Cette culture est fortement imprégnée de yoga et de bouddhisme: l'être doit se révéler à lui-même, l'individu doit devenir sa propre oeuvre.  

 

Enseigner n'est pas insignifiant pour Sagawa sensei qui répugne à divulguer ses secrets et d'abord pour des raisons pratiques…

 

Garder ce bujutsu secret en sauvegarde la force. Il est totalement différent des autres arts parce que nous savons quelque chose que les autres ne savent pas. SI vous enseignez à tout le monde alors les étrangers auront un avantage naturel.  

 

Vous devez comprendre ma répugnance à divulguer quelque chose que j'ai acquis au prix d'un travail dur et obsessionnel.   

 

Quand on parle de combat réel, vous ne pouvez vous offrir le luxe d'en révéler trop par votre enseignement. Nous pouvons battre des hommes forts (big people) parce que nous avons un secret que les autres n'ont pas.

 

C'est raisonnable de conserver quelques secrets. Si vous ne possédez pas quelque chose d'unique, alors vous serez battus. Vous devriez même vous entraîner en secret et n'en parler à personne.  

 

 

Arrivé à 90 ans, j'ai finalement décidé d'enseigner ce que je sais. (lisez le livre pour savoir pourquoi ;-)  

 

Enseigner pour lui est une démarche profonde, impliquée:  

 

Je crois que la nature fondamentale d'une personne ne change pas, c'est pourquoi je refuse d'enseigner à quelqu'un qui a une mauvaise personnalité.  

 

Ma méthode d' enseignement ne me permet pas d'enseigner à des foules. Je ne peux enseigner à des multitudes sans me compromettre de multiples façons.   

 

Enseigner, transmettre est un engagement considérable pour Sagawa sensei qui a sans doute consacré beaucoup de réflexion au problème. Sa conclusion est dure mais en définitive assez compréhensible: on ne peut enseigner si l'élève n'est animé d'un désir profond, s'il n'a pas entrepris une quête.

 

L'élève doit apprendre de lui-même, désirer et chercher avec acharnement. Le travail de fou de formation du corps est en soi un défi pour l'esprit. Les épreuves, la douleur physique et mentale, les blessures: le budo est un voyage que l'on entreprend pour soi-même (l'opinion des autres personnes n'est pas pertinente / irrelevant) avec des compagnons de route et des anciens qui connaissent une partie du chemin.   

 

Le bujutsu n'est pas quelque chose qu'on peut seulement vous apprendre. Vous devez le saisir et le capturer pour vous-mêmes (pour le garder). Vous devez réfléchir et développer quelque chose qui vous est propre.  

 

Ceci lui fait avoir des mots assez durs pour les élèves passifs et les bornés. Mais au fond on sent qu'une seule chose l'irrite: la passivité, l'absence de désir.  

Globalement, cette vision est à mon sens très proche de celle d'O sensei qui a laissé faire bien des choses et bien des gens dénaturer ses techniques à tel point qu'un jour, s'énervant très fort de ce qu'il avait vu à Tokyo, il envoya Saito sensei enseigner le dimanche matin. Il a laissé les gens aller vers leur destin, confiant sans doute à Saito sensei le soin d'élaborer une méthode. Il savait que quelque chose passerait car quelque chose passe, passera toujours.   

 

La dureté de cette méthode qui voit peu d'élus réussir (au passage) possède pour mérite de bien préparer au but de tout entraînement: le combat ou l'absence de combat, l'épreuve, Alcor, bref LE moment.  

 

Stratégie(s) et combat  

 

Existe t-il une stratégie selon Sagawa sensei ? Pas de façon explicite au sens où il préconiserait telle ou telle action (en dehors des quelques conseils sur le relâchement - pour le reste, il faut apprendre le curriculum de l'école Daito…). Il s'agit plutôt d'une attitude mentale qui prend sa source dans l'entraînement.  

 

Evidemment il ne regrette pas ses jeunes années de bagarreur:

 

Je suppose que vous pourriez dire que j'étais fou cinglé quand j'étais jeune. Vous devez l'être et devenir graduellement plus sensé (raisonnable) quand vous vieillissez.  

 

Mais bien au-delà, une fois dépassé ce stade infantile, il s'agit d'affermir l'esprit, de le conditionner comme on conditionne son corps, l'un et l'autre allant de concert.   D'abord ne s'autoriser aucune faiblesse, non par forfanterie ou déni mais parce que l'entraînement commence là et cette attitude apporte de nombreux bénéfices.  

 

Nous avons tous peur de quelque chose. Le fait de ne jamais l'exprimer nourrit / cultive votre esprit. Si vous dites que vous ne pouvez pas faire quelque chose, vous tendrez à accepter ce fait et vous perdrez votre vigueur mentale. Vous devriez avoir la force de serrer les dents et persister. Cela s'appelle Yamato-damashii, l'esprit Japonais.  

 

Nous avons tous des faiblesses, vous devez les surmonter, les supporter et vous empêcher de les laisser s'exprimer. Seul un idiot (a fool) ne reconnaît pas ses vulnérabilités mais vous ne devez jamais les annoncer. Si vous ne pouvez pas les endurer jusqu'à la mort, vous ne serez pas en possession de votre puissance.  

 

Mon intention brûlante de n'être jamais vaincu m'a permis de persévérer avec mon entraînement  solitaire et tortueux.   Vous devez vous dire que vous ne laisserez jamais quiconque vous battre, ensuite vous devez appuyer cette conviction avec l'entraînement.

 

Les formes de vos techniques doivent être armées de votre intention de défaire votre adversaire.   

 

Ensuite, Sagawa sensei énonce ce qui semble une évidence mais qui conditionne tout le reste: il faut être prêt à chaque instant. Au fond le budo est l'inverse du sport. Au lieu de s'entraîner pour être prêt un jour donné, on s'entraîne pour être prêt n'importe quand.  

 

Peu importe ce qui se produit, peu importe l'homme fort qui se présente, vous devez être préparé à la bataille avec le pouvoir de l'esprit et un corps conditionné. Vous ne savez pas ce qui va se passer alors il n'y a pas de place pour l'orgueil ou la fierté.  

 

Soyez prêts au combat à n'importe quel moment. Vous devez être capable d'entrer dans le combat sans effort et avec un esprit calme. Cela ne devrait paraitre une affaire importante.  

 

Et cette capacité à accepter l'instant est entièrement et exclusivement une force de l'esprit, nourrie par le travail corporel, émotionnel, rationnel. (Très franchement, je ne sais pas ce que veut dire le mot spirituel alors je l'utilise, faute de mieux, pour traduire spirit mais le mot de mental me convient bien aussi).

 

Si vous accumulez beaucoup de pratique / d'entraînement alors dans un vrai combat vous n'aurez aucune peur.   Peu importe combien s'entraîne une personne au coeur faible, dans la chaleur du combat, elle sera sans espoir. Quand arrive l'heure du vrai combat, il s'agit de couper ou d'être coupé. Si vous êtes timide vous serez coupé dès le départ.  

 

A la fin toute est affaire de pouvoir (power, pouvoir, puissance) spirituel, (de l'esprit / mental), vos actions refléteront le reflet de la force de votre motivation… dans le combat la force de l'esprit est cruciale.   

 

En définitive, tout se résume à une bataille entre des âmes (et non deux âmes, ce qui est réducteur, notamment en nombre…).   

 

Votre technique et votre esprit ne doivent faire qu'un. La technique doit être effectuée avec du pouvoir spirituel, à la fin tout est histoire de puissance spirituelle (de l'esprit, du mental).

 

C'est vraiment comme la pratique d'un art qui crée la vie de l'esprit  

 

Cela dit la technique est tout de même fondamentale: 

 

Peu importe à quel point l'esprit est fort, peu importe à quel point vous vous êtes préparés à rencontrer votre mort, si vous n'avez pas de technique, vous ne réussirez qu'a vous faire tuer.   

 

L'esprit nait dans la technique, si la technique n'est pas bonne alors le coeur non plus.   

 

On rejoint ce qu'il ne cesse de répéter à propos de la technique et de l'entraînement: répéter une forme absurde ne sert à rien.   Et pour cela prenez les choses au sérieux, semble t-il dire.  

 

Dans mon dojo on pratique pour le combat réel et rien d'autre. Vous ne devez pas vous entraîner avec l'attitude que vous ne faites que pratiquer. Pensez en termes de combat réel.   

 

Ce qui implique de toujours progresser, toujours chercher. Petite pique au passage:

 

A la différence des écoles d'aikido, dans mon dojo, vous ne pourrez plus continuer à projeter les débutants si vous ne continuez pas à progresser.    

 

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2 octobre 2010 6 02 /10 /octobre /2010 02:54

Troisième partie de la fiche de lecture consacrée à Transparent power: l'entraînement selon Sagawa sensei…

 

10-1

 

 
Je me répète: je crois qu'il est important de lire et relire cet ouvrage pour bien intégrer sa logique.
 
Attention, le maître de l'école Daito met la barre assez haut.


Dans la partie précédente, nous tentions d'analyser ce que pouvait bien vouloir signifier ce mot d'aiki, reprenant en cela le plan des deux parties majeures du livre mais cette définition est inséparable selon lui de la méthode pour l'acquérir et le cultiver: l'entraînement, la formation, le conditionnement physique donc mental. Explication de texte par Sagawa sensei du mot shugyo...
 
Votre vie entière est un camp d'entraînement.


Il est important de s'entraîner chaque jour. Vous devez construire votre corps comme une forteresse.
 
Je ne cite que ces phrases (fortes) mais il répète cela constamment: l'entraînement doit être quotidien, si possible sans rater une seule journée.


Pour Sagawa sensei il n'y a simplement pas d'autre solution. O sensei je crois dans une interview parlait d'un entraînement de fou, on ne saurait mieux dire.


Ainsi vous construisez le corps en vous entraînant. Un entrainement intermittent, même intense est complètement inutile. Vous devez pratiquer chaque jour pendant toute votre vie, ceci et ceci seulement constitue l'entraînement véritable ou shugyo.
Sinon vous ne comprendrez rien...


Pour lui le travail technique sur les formes est important mais il est inutile si le corps n'est pas transformé, conditionné - métamorphosé presque - sur le long terme.


1. Pratiquer seulement la forme n'est d'aucune utilité. Vous devez construire votre corps. Plutôt que vous concentrez sur des techniques complexes, concentrez vous sur les bases! Construisez votre fondation, spécialement vos jambes et vos hanches.


2. Même si vous vous arrangez pour vous entraîner chaque jour en essayant différentes approches, cela vous prendra vingt ans que votre corps soit suffisamment conditionné. Et si votre corps n'est pas convenablement entrainé, votre technique ne fonctionnera pas vraiment. Si vous vous entraînez chaque jour de votre vie, vous serez complètement transformé.

Cela n'a d'ailleurs rien à voir avec la masse musculaire (bonne nouvelle….):


Vers 20 ans j'ai fait de la musculation comme un body builder mais ça n'aide pas pour la technique alors j'ai changé de façon de penser.  


On parle bien de force pourtant, de puissance mais pas de muscles… Et cette force est absolument nécessaire selon lui.


Il est important de faire des exercices qui endurcissent / renforcent le corps, plus que ceux qui accroissent la souplesse. La souplesse est bonne lorsque vous êtes devenus fort.
Bien sûr si vous comprenez le principe, vous devriez être capable de l'exercer sans sans beaucoup de force mais vous manquerez de tranchant, de pêche (drive)- il vous manquera une certaine intensité.


 Ce qui ne veut pas dire que la souplesse soit inutile…


Vous devez aussi rendre votre corps flexible (souple). C'est nécessaire).

L'essentiel ne se passe pas dans les bras mais plus bas…


Vous devez vraiment développer vos hanches et vos jambes. Renforcez vos jambes et vos hanches si vous les croyez faibles.
Vous vous apercevrez que les réponses émergent d'elles-même.


A la fin vous trouverez qu'affrontez des gens bien plus forts ne vous est pas un problème.


Une personne avec des hanches et des jambes sous-développées tend à se fier à la force des épaules.


Quelqu'un qui bouge doucement a le potentiel de devenir bon.


Une personne rigide et tendue est d'emblée sans espoir.


Vous devez construire dans vos hanches et vos jambes les muscles aux bons endroits. Pour cela vous devez vous entraîner tous les jours.
 
Sagawa sensei le répète à de nombreuse reprises: l'essentiel se passe dans les hanches et les jambes.

Ce travail physique a ceci d'unique qu'il forme aussi l'esprit.


Sagawa sensei affirme plusieurs fois que le travail sur le corps renforce le cerveau en tant qu'il est un élément du corps. Il influe bien sûr la technique elle-même, non parce qu'on peut mettre plus de bras mais parce que la technique ne se manifeste qu'au travers du corps.
Au fur et à mesure que je renforce (" to temper") mon corps, mes techniques se développent naturellement.


Quand vous renforcez votre corps, il change et de nouvelles pensées émergent.


Il influe également sur la force mentale, l'esprit et donc sur l'aptitude au combat car pour lui l'esprit mène le combat (à développer dans la partie suivante: stratégies…).


Vous ne progresserez pas si vous ne développez pas votre corps. Quand votre corps est établi (settled) la puissance de votre esprit est renforcée.


D'où un entraînement très éloignée de la muscu qui isole les muscles: vous devez créer le hara dans le mouvement.
J'aime beaucoup cette notion de créer le hara, ce fut ma sensation la plus agréable lorsque j'ai commencé l'aikido.


On peut presque dire que pour Sagawa sensei ce travail influe sur la biologie, sur le cerveau en tant qu'organe… Il affirme que le cerveau bénéficie de ce travail en restant en forme plus longtemps.
Dieu merci il y a de l'espoir (je pense à mon père qui faisait cet été du trempoline à 83 ans...).


Vous pouvez gagner du muscle même après 70 ans. Si vous construisez votre corps avant cet âge, même si vous avez 80 ans comme moi, votre corps ne se détériorera pas.
Vous devez commencer n'importe quand si vous l'avez décidé. J'ai 80 ans maintenant mais si j'apprenais qu'il est mieux de pratiquer tel ou tel exercice, je commencerai.
 
L'exemple qu'il donne: lui-même…


Une personne qui s'entraîne une dizaine de fois par mois ou qui vient de loin semble manifester du zèle. Pourtant mon zèle est d'une essence différente tant en qualité qu'en quantité.


Personne n'a travaillé plus que moi. C'est comme ça. Nous vivons des temps différents. Ce temps n'est pas de ceux qui produisent des maîtres.


J'ai consacré beaucoup d'efforts pour arriver au point ou j'en suis. Je n'en suis pas arrivé là par accident/hasard. je suis devenu capable de faire ce que je fais petit à petit, grâce à une longue période d'entraînement et d'étude.


Si vous n'êtes pas sérieux à mort (dead serious) et obsédé par cet art, vous ne serez pas capable de faire aiki.


Dans mon cas j'ai travaillé comme un fou (like crazy) et j'ai eu ce désir brûlant de l'atteindre en dépit de tout.


Si les gens connaissaient mon entraînement quotidien (mes routines) ils seraient étonnés (abasourdis).


Le livre est très discret sur ces routines car Sagawa sensei s'entraînait seul (comme O sensei bien souvent), on glane au fil des pages quelques informations: des haltères traditionnels, des séries de pompes et d'exercices calisthéniques dont l'unité de compte est … le millier.


Et 300 000 suburis par an soit une heure par jour...


Chaque jour je pratique 24 entraînements (des routines). En plus de ça je soulève le suburito 300 000 fois par an..


Ce n'est qu'en pratiquant une série d'exercices pendant de très nombreuses années que vous pourrez à la fin en comprendre l'efficacité.


Là encore il ne faut pas espérer de recettes de la part de Sagawa Sesnei qui considère que l'entraînement est une affaire individuelle, qui demande à l'individu de la persévérance, une forme d'obsession, une rage de dépaser soi et les autres. Le succès est une affaire individuelle.


Je ne pense pas qu'il faille nécessairement copier ce que j'ai fait. Chaque personne a sa façon de penser, chaque personne est différente. Si vous êtes enthousiaste vous les découvrirez vous mêmes.


Si je m'en étais tenu à ce que m'a enseigné Takeda sensei, je ne serais pas devenu ce que je suis aujourd'hui, je suis allé aussi loin parce que j'ai continué à penser, étudier, raffiner et développer mes techniques.

Conclusions sur l'entraînement.


Le traducteur utilise souvent le terme de "hardship", dureté des conditions de vie, épreuve, souffrance. Nul doute que pour Sagawa sensei, l'entraînement ne peut être trop dur ni trop intense. On a là le point de vue de celui qui a voué à vie à son étude. Le sens de michi sans doute.


Que cherche concrètement Sagawa sensei à travers cet entraînement?


J'espère que les plus calés en physio vont prendre la peine de laisser un commentaire pour nous aider à mieux comprendre.


Selon moi, au point où j'en suis…:  il s'agit pour lui de trouver la ligne pure, la ligne sans angles, sans hésitations, sans tâtonnements. Arriver à cette sensation intime qui dit: la coupe / l'action est ici, pas besoin d'y réfléchir, à l'instant propice je concentre cette énergie accumulée, cette précision, ce concentré de concentration… un million de suburis plus tard et la ligne est devenue une copine familière.


Quantité de parallèles sont possibles: je pense au trait de crayon de Picasso (100 000 oeuvres à la fin de sa vie, des dizaines de milliers de dessins et d'études... qui a vu son dernier autoportrait ?).

En tout cas si on le croit, il est temps de s'y mettre…



Prochain épisode: Stratégies et enseignement

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