Partager l'article ! Prescience: Un vieux post tiré des entailles de l'ordinateur... Un jour de juillet 1998, nous prenions le fer ...
Un vieux post tiré des entailles de l'ordinateur...
Un jour de juillet 1998, nous prenions le ferry pour la Corse à partir de l'Italie. Sur le quai, je m'aperçus que les passagers se préparaient à un match de football: France Italie
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Ambiance bon enfant, des supporters bruyants mais sympathiques, un grand beau soleil méditerranéen, un ferry à grand vitesse, une courte traversée, l'idéal me dis-je.
Erreur. Erreur magistrale.
Quelques minutes après la sortie du port, nous approchons d'une sorte de tempête, d'un gros grain disons - étant très peu marin, je ne saurais dire. Nous ne pouvons (pûmes devrais-je dire tellement le son est amusant) sortir sur le pont prendre l'air - sécurité oblige.
Le bateau se met à accélérer. Et commence un mouvement infernal, venu tout droit de l'imagination malades de Dieu ou de ses diables: le bateau prend la vague, monte, monte.... monte.... et redescend vivement dans une chute interminable pour cogner enfin la mer.. et recommencer. L'équivalent de ce qu'on appelle en aviation légère (j'ai tant amé le deltaplane...) une "dégueulante" pour caractériser le flux d'air descendant qui vous précipite vers la terre... et bien sûr pour une autre raison que je m'excuse par avance de décrire ici.
Après une dizaine de minutes de ce régime, alors que les cris des supporters résonnent dans la pièce où 300 personnes s'entassent sur leurs sièges, je prends conscience d'un malaise grandissant autour de moi. Les cris diminuent d'intensité, le ciel sombre confère à la scène une atmosphère un rien menaçante, insensiblement quelque chose change.
Soudain je vois un pauvre hère partir aux toilettes d'un pas mal assuré et revenir quelques minutes plus tard. Je peux enfin voir son visage. Il est vert.
Véritablement vert. C'est la première fois que je vois une chose pareille. Je le vois roter piteusement, essuyer la transpiration qui coule à grands flots de son front, mesurer avec angoisse la distance qui le sépare de son siège, rassembler son courage, ses dernières forces et se projeter en avant comme s'il voulait ne pas réfléchir à l'acte fou qui consiste à effectuer quatre pas sur ce bateau ivre...
Je le plains. Sincèrement. Je ressens une vraie compassion pour cet inconnu qui semble malade à crever. Rétrospectivement je suis bien obligé d'avouer que cette compassion ressemblait fort à une sorte de prière pour ne pas partager son sort.
Dix minutes plus tard c'est mon tour.
Je n'ai pas bu, pas mangé plus qu'il ne faut... mais je sens la nausée monter en moi comme une sorte de marée boueuse. Je ferme les yeux. Elle est encore là, plus forte, cette hyène ricanante... Le bateau monte et descend sans pitié. Tout mes efforts physiques et mentaux pour résister sont vains, elle est en moi, je sais que je vais être malade et cette simple pensée déclenche une vague de nausée inouie: je me rue aux toilettes.
Je ne sais comment je parviens à la porte en enjambant les corps et les sacs sur ce plancher traître. Je repère des chiottes, Miracle! ils sont vides, je saisis la porte.
Elle me reste entre les mains.
Ne me demandez pas comment j'ai fait, je n'en sais rien, je me retrouve avec la porte dans la main gauche. Je tente en serrant les dents de la remettre en place, peine perdue. J'accepte la honte d'exhiber mon fondement au monde entier en m'agenouillant pour gerber mes entrailles dans la cuvette constellée par mes prédécesseurs. Je gerbe avec une puissance rarement atteinte, même au plus fort de mes délires éthyliques, avec la jouissance de me soulager et de songer que la séance va me permettre de retrouver mes esprits, dormir un peu, bref, oublier tout ça. C'est gore, pas vrai? Comme disait Ricky Gervais "I warned them". Au fond de l'enfer, j'entrevois le paradis comme une destination lointaine.
Je regagne mon siège. Non: j'essaie. Je me vois comme ce pauvre bougre trente minutes plus tôt, vert, couvert de sueur glacée, chemise collée au corps, sans force, avec pour seul et dernier objectif de s'effondrer dans son siège. Je me jette dans l'espace. Sauvé !
Il me faudra deux voyages supplémentaires pour définitivement me débarrasser de tout fluide superflu. Je me sens comme vidé de toute substance, de tout ce qui a été sale ou propre dans ma vie. Le Nutella de la semaine dernière. Les clopes, les joints, l'alcool, tout ce qui fait que mon âme a été celle d'un mécréant infâme, une pourriture à la surface du globe, une insulte au regard de son créateur auquel je jure de croire s'il peut me débarrasser de cette torture..
Je meurs chaque seconde. Je ne peux plus bouger, pire que les immobilisations en judo. Je vais mourir. Je vais finir par claquer d'une diastole foireuse... Au bout d'un temps indéfinissable, je perds conscience. Ce n'est pas du sommeil, c'est autre chose. Je m'absente, je suis entre parenthèses. Je n'ai rien décidé bien sûr, j'ai juste laissé faire, j'ai abdiqué tout désir, je n'ai même plus peur. Advienne que pourra.
Même pas vu le mot "fin" au générique.
...
Je me réveille. On ne peut pas dire que je sois brillant ni même fondamentalement mieux mais je ne souffre plus, ce qui est déjà bien. Je ne peux pas bouger. Je n'y arrive pas et je n'en ai même pas envie.
Quelle heure? aucune idée. J'apprends je ne sais comment que la Corse est à vingt minutes. Je me souviens que mon père engloutissait une menthe à l'eau à Marseille en revenant d'Algérie. Une menthe à l'eau, oh oui, oh oui, voilà mon espoir. En attendant il est inutile de bouger autre chose que les yeux.
La salle est en plein chaos. Les trois quarts des passagers sont recroquevillés dans leur fauteuil dans des odeurs inqualifiables. Je plains les femmes de ménage... Evidemment le match ne passionne plus grand monde. Personnellement, je m'en fous au-delà de toute expression. Je n'ai jamais beaucoup aimé le foot et dans ces circonstances mon désintérêt tourne au détachement yogique. La seule chose qui compte c'est de sentir que je peux respirer, juste respirer sans bouger.
C'est l'heure des tirs aux buts, des penalties. Et là il se passe quelque chose d'étrange. Je devine le premier. En fait je l'annonce.
Idem pour le deuxième. Je l'annonce. Je ne parie pas. Je ne joue pas avec ma connaissance du jeu ou des joueurs qui est proche du néant. Je regarde le joueur s'approcher, le gardien se mettre en place et j'annonce le score. Et j'ai raison. Et je m'en fous. Je m'en fous vraiment. Je ne me dis pas "Wow Qu'est ce qui m'arrive?" ou bien " woua j'ai gagné". Non, je m'en fous. La seule chose qui compte c'est la menthe à l'eau.
Une fois, trois fois, six fois. Le résultat est inévitable. Il me semble une évidence.
Je me détourne du spectacle et retombe dans ma délicieuse immobilité mentale. Je n'ai pas envie de penser, pas envie de m'intéresser. Je veux juste être là et rien d'autre. Il faudra se lever, récupérer la voiture, débarquer, trouver la menthe à l'eau (le bistrot du port de Bastia doit en vendre des hectolitres), je réserve mon énergie que je sens revenir lentement pour ces choses difficiles et fondamentales.
Allons jusqu'au bout de la franchise: j'ai arrêté de prédire les penalties par ce que ce match ne m'intéressait pas (la finale de la coupe
du monde 1998? j'étais sur une plage silencieuse, non vraiment je m'en foutais vraiment) et aussi parce qu'il me semblait sur le coup qu'il ne faut abuser de rien, même des instants
uniques.
Car la seule vérité, c'est la menthe à l'eau.
Que s'est -il passé ce jour-là? L'explication la plus rationnelle est que mon état de disponibilité mentale complète me permettait d'enregistrer les plus infimes détails de la situation. A la façon de bouger d'un joueur, je sentais sa situation mentale et donc je pouvais en déduire son action. Je ne peux aller plus loin dans l'explication. Si je pouvais disposer en Aikido de la moitié de la vigilance dont j'ai disposé ce jour-là, je serais ravi.
O Sensei je pense pouvait passer dans cet état très facilement. Ses années de méditation et ses prières dès le petit matin devaient le plonger dans un état proche de l'hypnose, bref une transe pour entrer dans la danse - et sans pillule. Ajoutons à cela les fondamentaux de l'awase, irimi pour épouser l'autre et le destin et tout ça...
Illuminez la lisière obscure entre la vie et la mort.
Indifférent à tout ce qui peut arriver, vous devez être prêt à recevoir l’assaut ennemi dans toute sa violence, et regarder la mort en face.
Le chemin tracé entre les deux royaumes s’éclairera alors sous vos yeux.
- O Sensei, Budo
Gambarimasho!